— Grand’mère, tu es là ? demanda une voix fraîche. On n’y voit rien…

Une jeune fille parut, jolie, svelte et légère, dans un grand manteau à carreaux. Elle riait de la pluie qui lui mouillait la figure et piquait de gouttes brillantes son chapeau sombre et la mousse dorée de ses cheveux.

M. Lanche s’élança pour prendre le sac de cuir qu’elle portait. M. Vovelle, son parapluie d’une main, la valise de l’autre, s’inclina.

— Ma petite Alice, dit la vieille dame avec un sourire de tendresse, ces messieurs sont nos voisins et ils ont la bonté…

— Madame, je vous en prie… interrompit M. Lanche.

— Ce n’est rien, compléta M. Vovelle.

En haut de l’escalier, ils reçurent à nouveau les remerciements des deux femmes. Cinq minutes après ils étaient installés devant le jacquet. Ils jouèrent quelques instants, mais sans y apporter leur acharnement habituel. M. Vovelle oublia de boucher le jeu de M. Lanche, qui lui-même négligea de tirer parti de cette faute.

— Elle est vraiment jolie, dit soudain M. Vovelle.

— Tu as trouvé ça tout seul ? répondit M. Lanche avec une ironie presque hostile.

Au cours des semaines qui suivirent, un étrange bouleversement, et qui n’avait pas de raison avouée, s’opéra peu à peu dans l’existence mitoyenne des deux hommes. Simultanément, chacun d’eux s’aperçut que l’autre était un vieux garçon grotesque, encombrant et ignare, odieusement indiscret, en outre, et plein de prétentions inouïes. En conséquence, sans se brouiller ouvertement, ils cessèrent de se fréquenter avec assiduité. D’abord, ils ne se retrouvèrent plus au café. Puis, à la stupeur du garçon de restaurant, ils dînèrent à des tables séparées. Le jacquet résista plus longtemps à cause du puissant attrait qu’il exerçait sur eux, mais une passion plus forte sans doute en eut raison, et ce jeu leur apparut fastidieux, banal et bien gênant pour les voisins ; ils y renoncèrent.