Malgré qu’ils eussent ainsi rompu entre eux toute intimité, ils se voyaient cependant une fois par semaine environ, et c’était chez leurs voisines. Après la rencontre dans l’escalier, ils avaient, avec celles-ci, noué des relations. La jeune fille cherchant une place de dactylographe. M. Vovelle et M. Lanche avaient rivalisé de zèle. La vieille dame, reconnaissante, bien qu’Alice eût sans eux réussi à trouver une situation, les avait priés de prendre une tasse de thé chez elle, après dîner, et cette petite soirée familiale s’était renouvelée bientôt régulièrement. M. Vovelle et M. Lanche y déployaient l’un envers l’autre une malveillance affligeante pour l’affable vieille dame qui les croyait amis intimes. Ils ne cessaient de se décocher d’acerbes traits que pour faire chacun son propre éloge et tous deux, du reste, apportaient maintenant à leurs affaires une activité et une énergie qui promettaient d’heureux résultats. Autant que leur caractère, leur aspect physique s’était d’ailleurs modifié et, si M. Lanche fixait un œil de dérision sur la perruque qui dissimulait à présent la calvitie de M. Vovelle, celui-ci avait des reniflements sardoniques pour les parfums dont s’arrosait son ex-ami, dont les cravates étaient devenues luxueuses.

Un soir, ils arrivèrent presque ensemble chez leurs voisines ; chacun d’eux semblait contenir une allégresse vive.

— J’ai une nouvelle à vous annoncer, Mesdames, dit le premier M. Vovelle. J’ai la promesse formelle d’être chef de bureau à la prochaine promotion… Cela améliorera beaucoup ma situation, et…

— Je suis directeur de laboratoire d’aujourd’hui, interrompit M. Lanche, ce n’est pas une promesse, c’est un fait…

Il eut un coup d’œil oblique vers M. Vovelle et se rapprocha de la vieille dame.

— Je voudrais, chère Madame…

Mais la vieille dame l’interrompit.

— Moi aussi, j’ai une nouvelle, dit-elle, une nouvelle bienheureuse pour nous. Le fiancé d’Alice arrive demain en permission… Il a fait la Champagne et Verdun, il vient maintenant de Salonique et le mariage va avoir lieu pendant sa permission. Excusez mon émotion, Messieurs, je suis si heureuse…

M. Vovelle apoplectique et M. Lanche blêmissant regardèrent Alice dont les yeux étincelaient de bonheur. Ils balbutièrent des félicitations et se retirèrent bientôt.

Par un accord tacite, le lendemain ils se retrouvèrent à leur ancien café, ils dînèrent ensemble comme par le passé et, à neuf heures, chez M. Vovelle, s’installèrent devant le jacquet.