— Enfin, dit avec un soupir M. Vovelle, je suis tout de même chef de bureau.

— Et moi directeur de laboratoire, répondit M. Lanche.

Ses yeux tombèrent sur une chose chevelue et brune qui coiffait la pendule. Il reconnut la perruque de M. Vovelle et eut un petit rire intérieur, mais il se rappela ses propres cravates et ses parfums.

— Nous avons été bien ridicules, dit-il, résigné.

— C’est à toi de jouer, dit M. Vovelle, en désignant le jacquet.

PAREILLE…

Dans le quartier Saint-Sulpice, depuis plus de vingt ans, Mlle Anaïs Jubin tenait une très petite boutique où elle vendait, à des clientes aussi effacées qu’elle-même, de la mercerie et de la papeterie, des chapelets et du chocolat, des gants de fil et des livres de messe. On ne pouvait, en la voyant, préciser si elle avait quarante-cinq ans ou soixante ans. Elle était anguleuse et sans sexe dans ses robes ternes, jamais neuves et jamais usées, et les traits de son long visage jaune, ses joues flétries, sa bouche circonspecte, ses yeux lents, ses cheveux incolores et pauvres, n’avaient jamais changé.

Elle vivait seule et très heureuse d’être seule, de n’avoir à s’inquiéter que d’elle-même, de ses économies, des petits plats qu’elle se préparait avec une gourmandise assidue et discrète, de ses meubles dont elle prenait grand soin dans l’étroit logement confortable qu’elle occupait derrière la boutique, de toutes les satisfactions quotidiennes et calculées qui absorbaient ses pensées et qui, depuis longtemps, l’avaient parfaitement consolée de son isolement, si jamais Mlle Anaïs avait été accessible à ce dernier sentiment, chose improbable.

Un tantôt, vers quatre heures, Mlle Anaïs venait de vendre un petit paquet de thé à une vieille dame et elle se préparait à allumer le gaz, lorsqu’elle vit, planté au bord du trottoir, de l’autre côté de la rue paisible, un soldat qui regardait obstinément la boutique. Intriguée, Mlle Anaïs, son rat-de-cave à la main, l’observa. Au même instant, à son étonnement, le soldat traversa la rue et poussa la porte du petit magasin. Il entra, cligna des yeux dans la pénombre qui sentait l’encens et la confiserie, regarda fixement, une demi-minute, Mlle Anaïs, laquelle n’y comprenait rien, dit :

— Bonjour, ma tante !