Et, ouvrant de longs bras, saisit la vieille fille et l’embrassa sur les deux joues.

Mlle Anaïs resta pétrifiée. C’était la première fois, depuis le temps où elle avait été petite fille, qu’un homme l’embrassait. Le « Bonjour, ma tante ! » l’ahurissait.

Le soldat ôta son casque et le posa sur le petit comptoir. Elle vit mieux un visage rond, au teint cuit, au nez pointu, aux yeux clairs et placides, tout éclairés, pour le moment, d’une satisfaction vive.

— Comment que ça va, ma tante ? reprit-il. Éteignez vot’ chose, là, ça va vous brûler !

Mlle Anaïs sursauta et éteignit le rat-de-cave.

« Je suis Joseph Jubin, continuait le soldat. Vous savez, le fils de vot’ frère Firmin. J’étais petit quand il est mort, papa. Y a dix-huit ans, quoi ! Vous m’avez vu alors, en Vendée, où vous êtes venue dans not’ bourg… Vous vous rappelez bien ? Vous m’avez donné une boîte de réglisse et j’ai pas voulu vous embrasser pour. Depuis, on s’est pas vu, pas écrit, et, sans la guerre, probable qu’on aurait continué. Mais, dame, en ces temps-ci, faut se rapprocher entre ceux de la famille, pas ?… surtout quand y a jamais rien eu… Et, pour not’ famille à nous, on est plus que nous deux, puisque maman elle est morte y a sept ans… Faut vous dire que je suis pas marié. C’est pas dans mon genre, de me marier… Alors, comment que ça va, ma tante ? »

Il recommença l’embrassade. Mlle Anaïs la subit, sans y prendre garde. Elle ne savait plus où elle en était. Depuis des années, l’égoïsme l’avait tellement absorbée en elle-même qu’elle avait perdu tout souvenir d’avoir jamais eu un frère, d’avoir encore un neveu, là-bas, en province.

— Alors, vous êtes mon neveu ? dit-elle machinalement.

— V’là mes papiers, dit le soldat, qui crut à un doute. Si, si, regardez-les. Ça serait trop commode, n’est-ce pas, de venir dire aux personnes qu’on est leur neveu… Alors, vous voyez, ma tante, je suis bien vot’ neveu. Depuis le commencement je voulais vous écrire, mais c’était long à expliquer, et j’ai jamais aimé beaucoup ça, écrire. Alors, j’ai arrangé de venir pendant ma permission. Faut savoir que j’ai jamais vu Paris et que c’est une occasion en même temps…

Une petite servante, qui vint acheter une carte postale, l’interrompit.