Maintenant, il est dix heures du soir. Je suis à la barre et seul sur le pont. La nuit est nuageuse et livide. Le navire marche à toute allure et j’entends encore le râle du vieux Bayados qui achève de mourir. Ma blessure me brûle. Je crois que j’ai la fièvre. Je regarde la mer. Les requins alléchés nagent dans notre sillage. Il y a une houle courte et chaque vague semble un sépulcre ouvert d’où sort un spectre qui s’élève un moment et se rejette en arrière sous la dalle qui retombe. Jamais encore je n’ai vu cela et je me souviens que de vieux matelots m’ont dit que c’était signe de mort. Je pense aux dernières paroles de Bouture : « Jamais vous n’arriverez, vous crèverez tous, c’est mon plaisir. » Je pense à tous ceux d’entre nous qui sont disparus. A l’Homme en Jaune surtout, qui a péri dans le mystère, et qui a son tombeau quelque part dans l’Océan. Par-dessus tout, je suis obsédé par l’idée de ce qui est en bas, près du moribond, tirant son âme par le bras pour l’emmener je ne sais où… Voilà que j’ai peur à être seul ainsi. Je me cramponne, mes dents claquent, j’ai la sueur de l’agonie sur le front, et j’aimerais mieux n’importe quoi que la terreur désespérée qui me tord le cœur et m’enlève jusqu’à la force de bouger… Mais, tout à coup, à mon côté, se trouve Jules Pingouin. Il pose sa main sur mon épaule et il me dit :

— Je suis là. Il faut être fort. Il faut espérer et avoir confiance. Il y a un Dieu pour tout le monde.

En bas, le râle cesse. L’homme est mort.


9 décembre. — Nous sommes tous dispos et pleins de courage, ce matin. L’effroyable journée d’hier, loin de nous abattre, nous a donné de nouvelles forces, par la grandeur des périls vaincus et la façon presque miraculeuse dont nous avons triomphé. Je dois, certes, mon énergie présente à Julius Pingouin. Il en est peut-être de même pour mes compagnons. Nous sommes pourtant terriblement diminués. De dix-sept que nous étions au départ, nous restons sept seulement.

Savoir : Julius Pingouin, capitaine ; moi, le Homard, lieutenant ; le docteur Saturnin Glair ; Hippolyte, dit le Rempart du Quartier Rouge ; le chauffeur Cristallin ; Flaum, le cuisinier ; et la brave Zoé Nèfle qui nous aime tous comme ses enfants et qui est vraiment de premier ordre. J’ajoute les six nègres, don de Coco ; ceux-ci, malheureusement, ne peuvent pas encore beaucoup nous servir. Nous les employons comme chauffeurs, rameurs à l’occasion, et l’un d’eux tient le gouvernail. Pingouin ou moi, le relayons quand il faut. Ils sont bons garçons et joyeux, mais, comme dit Coco, plutôt feignants et un peu goinfres.

Il est à craindre aussi, je dois le dire, que nous ne conservions pas longtemps, parmi nous, le cuisinier Flaum. Ce pauvre gros homme est très malade. Il vomit et étouffe que c’en est attristant. L’autre jour, au moment où le traître Bouture a expié, il s’est évanoui de faiblesse et d’émotion. Ce matin, comme il passait à mon côté, tout jaune et traînant son ventre affaissé :

— Eh bien, ça ne va donc pas ? lui ai-je demandé.

— Non, monsié le Hobard, m’a-t-il dit mélancoliquement. Je suis pien balade, j’irai bas chusqu’au pout. Che vais bourrir, je grois… Quel balheur ! Chaurais dant voulu drouver avec fous et le gabidaine Bingouin la Doison t’Or !

— Allons, allons, du courage, lui dis-je.