Dans la nuit du même jour. — Je ne sais pas l’heure. L’obscurité est profonde.
J’écris vaguement à la lueur d’une mouche à feu qui est posée sur mon papier. Un fait vient de se passer qui me remplit d’une immense émotion, qui m’agite de sentiments si contraires que je ne puis attendre pour le confier à ce carnet, mon meilleur, mon seul ami ; comme si, en l’écrivant, j’en déchargeais mon âme que torturent de poignantes alternatives de doute, de terreur et de délirante joie… Tout à l’heure, suffoqué par le boa qui, ayant glissé, me strangulait, je me suis réveillé en sursaut d’un sommeil plein comme d’habitude de cauchemars et de visions affreuses. Alors, j’ai entendu des voix et j’ai, dans l’ombre, entrevu l’Homme sauvage assis près de la source et causant, dans une langue étrangère, avec un personnage installé à ses côtés. Ce personnage n’était aucun des habitants de l’appartement. — C’était un homme venu du dehors. — Un homme assez gros, vêtu de gris et coiffé d’un chapeau de paille. Son visage était large, rasé, résolu. Il fumait un gros cigare qui, à chaque aspiration, l’éclairait d’un reflet rouge, et il en avait offert un autre à l’Homme sauvage. Ils paraissaient tous deux parfaitement d’accord. Je fus stupéfié. Je crus d’abord à une hallucination, à la continuation d’un rêve… mais non, je sentais l’odeur du tabac de la Havane, je me pinçais vigoureusement et cela me faisait mal… Je ne rêvais donc pas… Qu’était, que pouvait être celui-là qui parlait avec l’Homme sauvage ? Que n’aurais-je pas donné pour comprendre ce qu’ils disaient… Incarnait-il la délivrance ? Mais alors pourquoi ce mystère ?… Ne représentait-il pas bien plutôt quelque épouvantable et nouveau péril… Comment était-il entré ? Qu’allait-il nous faire ?… N’allait-il pas nous ?… La traite des blancs m’a traversé l’esprit… Est-ce un marchand d’hommes… ou plutôt… O Dieu, serait-ce possible !… Non, pas cela !… Tout… mais pas cela !… Ce serait trop horrible !… Et, l’angoisse me suffoquant à cette dernière pensée, je pendis évanoui… Il y a peu d’instants que j’ai repris mes sens, toujours en pleine ténèbre. Tout a disparu maintenant et je ne vois plus le visiteur inconnu — pourtant je sens encore l’odeur de son tabac de la Havane, et, comme je l’ai dit, j’écris ceci pour m’en décharger l’âme… A présent je vais tâcher de me rendormir et de n’y plus penser — c’est trop horrible, et à la fois si plein d’une espérance radieuse[9].
[9] L’incident, auquel se rapportent ces lignes de Me Cormoran, n’est pas l’un des moins singuliers de cette extraordinaire affaire. Dans l’après-midi du jeudi 24 juin, un monsieur se présenta aux autorités compétentes, et demanda à entrer en pourparlers avec l’Homme sauvage. Quand, le prenant pour un fou, vu cette demande, on se fut contenté de lui répondre que la chose ne pouvait pas se faire, il déclara qu’il s’appelait Jonathan Carnyby, était le milliardaire américain connu sous le nom de Roi de l’Esturgeon, et que — pour lui — rien n’était impossible ! Il voulait offrir à l’Homme sauvage de lui céder une ou deux de ses îles, dans le Pacifique, avec le transport gratuit pour lui et ses compagnons, en échange de son installation, telle qu’elle était. Il avait l’intention, lui, Carnyby, après avoir acheté l’immeuble, d’en faire une maison-réclame pour ses conserves d’esturgeon. L’on ne répondit que par le rire à cette extraordinaire proposition, que l’on prit pour celle d’un mystificateur ou d’un aliéné, bien que M. Jonathan Carnyby ait donné toutes les preuves désirables de son identité. Ce gentleman, irrité, déclara alors qu’il se rendait de ce pas chez l’Homme sauvage (?) et qu’une fois qu’il aurait son consentement on verrait bien !
Il revint le lendemain, disant qu’il avait parlé à l’Homme sauvage, et que celui-ci, qui était un homme parfait sous tous les rapports, consentait. Naturellement, l’on n’en crut rien, et l’on pria M. Jonathan Carnyby (en admettant que la personne à qui l’on parlait fût ce gentleman) d’aller porter ses mystifications ailleurs. M. Carnyby s’en fut alors, en proie à une colère violente, et en traitant M. le secrétaire général du ministère de l’Intérieur de « gros ventre bas sur pattes » (allusion blessante à la conformation de ce monsieur), « d’ensanglanté cochon » et « d’esturgeon avarié dans une boîte à conserves ». Il se rendit alors à Londres où, dans le journal « Liberty enlightening the World » il publia un récit circonstancié de sa tentative, avec cette appréciation, que la seule personne raisonnable et courtoise qu’il ait rencontrée au cours de son voyage était l’Homme sauvage, qu’il s’honorait d’appeler son ami. Cela fut, généralement, pris pour un tissu de mensonges ; mais il est curieux de constater que ce récit s’accorde tout à fait avec le carnet de Me Cormoran, et que ce dernier a fait un portrait exact de M. Carnyby, et place sa visite à la date où ce gentleman prétend l’avoir faite. M. Carnyby aurait-il donc réellement pénétré chez l’Homme sauvage ?
Vendredi 24. — La chaleur ne connaît plus de bornes et nos souffrances sont intolérables. Les débris de ma redingote, pour mes épaules, sont plus pesants qu’un manteau de plomb ; ma sueur ruisselle sur le sol et l’inexorable boa, sans trêve ni merci, exige que je le gratte. J’ai commencé ce matin à 5 heures 35 et à 11 heures 10 je grattais encore.
En grattant, je me rappelais, avec des sentiments frénétiques, ce que j’ai vu cette nuit. Mais je n’ose m’appesantir là-dessus…
Une bataille éclate au-dessous de moi. M. le journaliste Barnabé Cruchot, las d’être traîné par les cheveux à la suite du kanguroo bondissant, s’est arraché de ses pattes. Alors, ayant extrait de sa poche son portefeuille et de son portefeuille un coupe-file, il le mit sous les yeux du marsupial en exigeant, au nom de la presse du monde entier, qu’on lui ouvrît la porte afin qu’il allât faire sa copie. Son adversaire le jeta par terre, lui ravit son portefeuille pour le mettre dans sa poche abdominale et sa chaîne de montre pour s’en faire un tour de cou. Puis, ressaisissant sa victime par les cheveux, d’un puissant bond il s’élança dans les airs pour retomber au centre même de l’étang où tous deux disparurent dans un rejaillissement vaseux.
Le boa, en même temps, sortait du bain, tout gluant et visqueux. Il remonte maintenant jusqu’à moi, en grande hâte, pour être gratté, et je reprends cette tâche ridicule…