[14] M. Carnyby fit encadrer ce télégramme dans un cadre de platine incrusté de rubis et d’opales pour le placer au lieu d’honneur de sa collection de curiosités. Dans un testament en bonne forme, il en faisait don au musée des grandes découvertes, installé à Chicago sur le lac Michigan et récemment inauguré.
Ces papiers furent transmis au dehors et l’on nous fit manger.
J’attends la réponse avec une impatience fébrile ; mon cœur, je l’avoue, nage dans la joie. Libres !… Demain soir nous serons libres !!! Chacune de mes pensées, chacun de mes gestes est une action de grâces… Merci, merci mon Dieu !… Une délirante allégresse m’enveloppe, enveloppe tout le monde, il me semble… M. Truie, seul, est abattu ; mais je pense que cela est imputable au gâtisme et non à la conscience du sort qui le menace, car il est certes incapable de comprendre quoi que ce soit en dehors des cruautés du babouin, son bourreau.
L’hippopotame aussi me semble de mauvaise humeur. Le caractère de ce pachyderme, du reste, est excessivement acariâtre. La chèvre est toute joyeuse. Le boa, pour moi, se montre plus caressant que jamais. Il ne me demande plus de le gratter ; mais il me lèche tout le temps avec sa petite langue froide, bifide et visqueuse et m’implore de ses yeux glacés, vernis et langoureux… Lorsque je songe que je vais abandonner pour toujours ce détestable compagnon, ma joie ne connaît plus de bornes.
La nuit suivante, heure incertaine. — Je suis en train de prendre part, bien contre mon gré, on peut le penser, à une saturnale insensée… C’est, paraît-il, l’anniversaire de la naissance du babouin et on lui souhaite sa fête. L’on a accroché au tronc du baobab une forte lampe électrique venue de je ne sais quelle réserve, et, à sa lueur éclatante, le sabbat a commencé peu après minuit.
Le babouin, qui faisait semblant de dormir, fut réveillé par le clairon dans lequel soufflait son cher ami, l’immonde Panaris. Les nègres gorilles étaient là, entourant M. Truie qu’on avait forcé à cueillir un bouquet et qui venait, tremblant de peur, de gâtisme et d’ivresse, l’offrir à son bourreau. Le babouin l’embrassa trois fois, en le pinçant, puis sauta sur son dos pour recevoir les diverses personnalités qui en ce moment même viennent lui présenter leur vœux. L’impudent quadrumane, grimaçant en grande joie, les reçoit, feignant la surprise et la confusion. Pendant ce temps, l’infâme serrurier tire de son clairon les sons les plus épouvantables que j’aie jamais entendus, les gorilles dansent une bamboula effrénée et il me faut moi-même frapper en cadence avec une clef rouillée sur le couvercle d’un seau de toilette, ce qui fait que je dois cesser d’écrire… L’alcool, est-il besoin de le dire, coule à flots…
Après une scène démente, ils viennent enfin de se coucher, harassés, et ronflent, laissant le babouin cuver sa lourde ivresse sur M. Truie qui est son oreiller. Je vais essayer de prendre un peu de repos…
Hélas non ! pas encore ! Le boa se traîne vers moi et comme, ayant bu, il a imaginé de fumer la pipe, ce qui ne lui réussit pas, il a le mal de mer et je dois le soigner ! Quelle vie ! Enfin, c’est la dernière nuit…