J’interrompis.

— Que ce soient les Juifs ou les Jésuites, ça ne fait rien…

— Ça fait beaucoup au point de vue social, dit Bayados.

— Le point de vue social, repris-je, il faut le laisser de côté. Ce qui nous intéresse, c’est de savoir si l’un des nôtres est un traître. Moi, je ne crois pas. Dans tous les cas, il vaut mieux ne rien dire. Il ne faut pas parler de ça au capitaine, ni ébruiter l’affaire, surtout qu’en somme on ne sait rien. Vous n’avez pas de preuves, n’est-ce pas ? Faut pas être injuste. Surveillez Bouture avec moi ; s’il a déjà communiqué avec des feux, ou par d’autres moyens, il recommencera et on le pincera.

— Suffit, me dirent-ils. On se taira ; c’est juré, mais on ouvrira l’œil.

Ils me quittèrent tous les deux, et allèrent ouvrir, dans les régions basses de l’Argonaute, une discussion politique qui, je le crains, ne finira jamais.

Maintenant, je médite sur ce singulier phénomène. Je tâche de me souvenir des actes dudit Bouture. Cet homme-là ne m’inspire pas du tout confiance, je l’avoue. Gros et glabre, vêtu de bleu, il tient sa barre avec placidité. C’est un homme intelligent, bien au-dessus de sa position, m’a dit Pingouin. Je le trouve sournois. A-t-il donc été mis parmi nous pour ravir au capitaine ce plan providentiel tombé d’un ballon ?… D’où saurait-on que Pingouin le possède ? De qui, en réalité, Bouture serait-il l’instrument ? Que tentera-t-on contre nous ?…

Enfin, on verra. Il faut se garder à carreau et s’en remettre au destin.


Même jour ; 10 heures du soir. — Il vient d’y avoir un punch en l’honneur de la victoire d’hier. Le capitaine nous avait tous réunis dans la grande cabine. Il fit un discours et je suis sûr que maintenant chacun de nous est prêt à se laisser cuire à petit feu pour lui faire plaisir. Jamais je n’aurais cru qu’un homme pût en empoigner d’autres à ce point-là, rien qu’avec des mots. Il est vrai que cet homme est Julius Pingouin.