21 novembre. — Nous sommes maintenant en dehors des eaux que parcourent les services réguliers de navigation. Depuis midi, nous dérivons pas mal, la machine ne fonctionnant plus à la suite d’une petite avarie qui demande quelques heures pour être réparée. Nous avons ainsi été emportés jusqu’en vue d’une masse de vapeurs fumeuses et jaunâtres, excessivement dense et nettement limitée par l’atmosphère extérieure, sans avoir, avec elle, aucun point commun. Cela a l’aspect d’une muraille brumeuse dont le faîte se perd dans les nues et qui fuit, à droite et à gauche, suivant une immense courbe.

Le docteur Saturnin Glair nous a dit que c’est là l’Ile Livide enveloppée du brouillard qui lui est propre. Le docteur nous raconte avoir jeté l’ancre, jadis, près de ses bords.

— Là, nous dit-il, règne toujours un furieux brouillard, jaunâtre et blême. Il est si épais qu’à travers sa lividité les objets sont à peine visibles et apparaissent vagues et étonnants. Ce brouillard traîne sur la peau comme une eau visqueuse, son parfum est fatigant et il rend ivres tous ceux qui le respirent. Quand un homme aborde dans cette île, qui nourrit des végétations surprenantes, et qu’il s’avance parmi ce funeste phénomène gazeux, voici, qu’à sa rencontre, vient son double — un autre lui-même — qui lui prend les mains avec affection et le fait demeurer debout devant lui. Alors, ils échangent, face à face, des paroles de vie et de mort et des confidences inconnues. Et, bien peu nombreux sont ceux qui, ayant connu cette aventure, souhaitent retourner ensuite vers leur existence antérieure et vers leur navire qu’ils ne savent plus retrouver. Et il y a eu des navires qui ne sont jamais sortis de cette ombre empoisonnée.

Je crois que c’est là le pays d’oubli, la terre des mangeurs de Lotus, dont parlent Homère et Tennyson. Je le crois ; mais je n’en suis pas sûr.

Lorsque le navire, sur lequel j’étais médecin, dut, pour éviter un coup de vent, se réfugier dans le calme périlleux et immuable du brouillard que vous voyez là-bas, lorsque, dis-je, notre navire dut s’y réfugier, le capitaine qui avait l’expérience de ces choses nous défendit positivement d’aller à terre. Malgré cela, cinq hommes, parmi lesquels trois passagers, débarquèrent, en cachette. Il y en eut un seul qui revint, et son visage et ses yeux et toute sa personne avaient pris la trouble pâleur de cette brume mortelle. Il ne dit pas ce qu’il avait connu dans cette île, ni ce qu’il savait de ses compagnons. Il semblait ivre de paresse et d’indifférence. Peu après il ne fut plus…

En écoutant ces choses, nous contemplions l’Ile Livide, ou plutôt le brouillard souverain qui l’enserrait de sa masse glauque. Le soir tombait alors et nous étions tout près de cette zone mystérieuse.

Nous ne pûmes repartir que trois heures plus tard.


Même jour, onze heures du soir. — Monsieur Joseph n’est plus avec nous. On s’en est aperçu à l’appel du soir. Il a laissé une lettre au capitaine. Je la copie :