— C’est drôle tout de même, répétait Hersant. Sacré René ! Pourquoi s’est-il sauvé ?
— Parce que c’est un lâche ! jeta Simone, furieuse, en regagnant sa chambre.
Hersant continua à ne rien comprendre, mais il n’aimait pas à se creuser la tête et il s’assit pour finir tranquillement sa pipe sans chercher davantage à approfondir le mystère.
PERSÉCUTION
M. Bollin était depuis longtemps persécuté par la petite vendeuse de bouquets.
Un soir, comme il sortait de son bureau, il l’avait vue surgir de la foule. C’était une petite fille de douze à treize ans, d’une laideur extrême avec ses maigres cheveux jaunes et ses yeux ronds louchant un peu vers son petit nez en pied de marmite, tout criblé, comme ses joues, de taches de rousseur. Sa robe semblait faite d’une toile à matelas déchirée et ses brodequins à clous lui sortaient des pieds. Elle brandissait trois brins flétris d’on ne sait quelle plante, reliés par un fil, et qu’elle avait fourrés sous le nez de M. Bollin en piaulant d’une voix aiguë :
— M’sieur, un joli bouquet !
M. Bollin avait voulu passer, mais la petite, avec plus d’énergie, avait renouvelé sa supplication perçante, et les autres employés qui sortaient aussi du bureau s’arrêtaient pour regarder. M. Bollin était un homme âgé, pusillanime et timide, qui redoutait toujours de se faire mal juger et avait une horreur maladive d’être remarqué. Il avait fouillé dans sa poche pour se débarrasser de l’enfant en lui donnant deux sous, mais il n’avait trouvé que de la monnaie blanche. La petite attendait. N’osant le décevoir, M. Bollin s’était résigné à lui donner une pièce de cinquante centimes.
A la même heure, il la retrouva le lendemain. Assise sur un soubassement du monument, elle semblait l’attendre et comme la veille elle l’avait assailli, brandissant, avec la même prière, un détritus analogue.
M. Bollin, agacé, lui donna deux sous et s’éloigna, mais la petite le poursuivit avec des clameurs plaintives qui attirèrent l’attention. Le spectacle de ce monsieur âgé, qui trottait harcelé par cette enfant si laide, galopant en criant, suscita des ricanements.