— En voilà un vieux grigou ! s’exclama une ouvrière.
M. Bollin se crut ridicule et odieux. Il s’arrêta, un peu essoufflé et, comme la veille, donna cinquante centimes à la petite. C’était ce qu’elle voulait, et elle lui remit le faisceau flétri.
Dès lors, chaque soir, elle fut là, opiniâtre et suppliante, ne consentant à arrêter sa poursuite et ses clameurs que lorsque M. Bollin lui avait donné cinquante centimes. Cette persécution quotidienne fut remarquée par les autres employés qui accablèrent de railleries leur collègue. Celui-ci en souffrit extrêmement. En outre, il avait pour épouse une personne rigide et économe qui lui mesurait strictement ses dépenses personnelles. Cinquante centimes par jour font quinze francs par mois, et M. Bollin ne put satisfaire aux nouveaux frais qu’en se privant de tabac.
Un cauchemar, maintenant, pesait sur sa vie. Se débarrasser de l’enfant était l’objet de ses préoccupations constantes. Il écarta l’idée de s’adresser à la police, ne sachant au juste de quoi se plaindre et redoutant surtout des complications inconnues. Il songea à quitter son bureau par une autre issue, mais il n’osa prendre cette liberté.
Des semaines passèrent ; l’enfant, obstinée, était toujours là. Avant même qu’elle parlât, maintenant, il lui remettait les cinquante centimes, sous le regard railleur de ses collègues qui prenaient plaisir à jouir de ce spectacle. Il aurait bien voulu dire à la petite d’aller l’attendre plus loin, mais cela lui parut impossible. La privation de tabac, l’idée exagérée qu’il se faisait de son ridicule, la crainte, enfin, que cette histoire ne parvînt aux oreilles de sa femme, lui causaient des tourments grandissants et auxquels il ne trouvait pas de remède.
Ses angoisses augmentant, il se décide enfin à aller demander conseil à l’un de ses amis. Celui-ci, personnage administratif, d’esprit avisé, écouta, avec une gaieté discrète, le récit des malheurs de M. Bollin.
— Je voudrais bien en être débarrassé, termina, avec embarras, celui-ci, mais je ne voudrais pas qu’il lui arrivât rien de fâcheux, à cette enfant, et je ne voudrais pas non plus que l’on sût que je me suis plaint…
— C’est bien facile, dit l’ami. Il y a des œuvres nombreuses. Il ne lui arrivera rien de fâcheux, au contraire. Je m’en occuperai moi-même. J’irai où elle attend, à la porte du bureau. Je l’interrogerai, je verrai ses parents, si elle en a, et je la ferai placer… Elle apprendra un métier et je m’arrangerai pour qu’elle gagne quelque chose tout de suite. Ce sera infiniment meilleur pour elle que de mendier dans la rue.
M. Bollin remercia avec effusion et sortit rasséréné. Le soir, c’est avec satisfaction qu’il donna les cinquante centimes et il eut un regard presque amical pour sa persécutrice en songeant que c’était peut-être la dernière fois qu’il la voyait.
En effet, le lendemain, la petite n’était pas là. M. Bollin se sentit redevenir un homme libre. Il respira. Un poids qui, depuis des semaines, pesait sur ses épaules s’envola. Il alluma une cigarette et rentra chez lui rajeuni.