Deux jours passèrent dans cette quiétude. M. Bollin oubliait son cauchemar. Le troisième soir, il sortit à l’heure habituelle de son bureau ; mais, en mettant le pied dans la rue, soudain, il fut secoué par un tressaillement affreux ; pâle, ahuri, doutant de ses propres yeux, il resta cloué sur place : la petite était là. Du moins, si ce n’était pas elle-même, c’était une enfant qui lui ressemblait trait pour trait. M. Bollin vit les mêmes petits yeux de travers, les mêmes taches de rousseur, les mêmes cheveux jaunes. Celle-ci, pourtant, était plus petite : la robe toile à matelas flottait autour de son corps et les gros brodequins à clous ne tenaient pas du tout à ses pieds. Du soubassement où elle se trouvait assise, elle s’était levée en brandissant un vague bouquet pourri.

Elle courut à M. Bollin avec une clameur suraiguë :

— M’sieu, un joli bouquet !

— Eh bien ! qu’est-ce ?… qu’est-ce ?… bégaya M. Bollin, atterré.

— Je suis sa sœur, expliqua la petite avec effusion. Croiriez-vous qu’elle a eu de la veine, Célina ? On l’a mise dans une œuvre où qu’elle va gagner ! C’est maman qu’était contente ! Alors, Célina, elle m’a dit comme ça : « Y a le monsieur qu’attend son bouquet tous les soirs et qui donne dix sous. On peut pas le laisser le bec dans l’eau. » Elle m’a dit où que je devais vous trouver et comment vous étiez… Alors, moi, je suis trop petite pour l’apprentissage. Alors je la remplace pour la vente.

Elle brandissait avec confiance le détritus. M. Bollin, accablé et docile, fouilla dans sa poche pour chercher les cinquante centimes.

TUFFIN

Tuffin prit, comme d’habitude, le métro à la place du Trocadéro, afin de regagner la rue Lecourbe, où il habitait. Quand il fut assis dans son compartiment de seconde, il goûta le vif soulagement qu’il éprouvait toujours en s’éloignant du cours élégant où il était professeur de peinture. Il se moucha avec indépendance et fouilla dans la poche de son pardessus pour y prendre son tabac et rouler une cigarette qu’il allumerait dans la rue.

C’est alors que, dans cette poche, il trouva la lettre.

C’était une lettre gris perle, légèrement parfumée, sur laquelle son nom était écrit d’une grande écriture féminine impersonnelle. Après l’avoir considérée avec étonnement, il l’ouvrit. Il lut, devint très rouge, relut et resta stupéfait. Qu’est-ce que cela voulait dire ? Un billet d’amour, ou du moins de sympathie très tendre, à lui, d’une de ses élèves ?… C’était absolument fou !