Lorsque Mlle Clotilde Chandon avait fondé, près de l’avenue Kléber, un cours où l’on enseignait les arts et les lettres aux jeunes filles riches, elle avait, tout d’abord, pris des professeurs jeunes et élégants, dans le but de s’attirer plus d’élèves. Mais elle avait trop réussi. L’enlèvement d’une romanesque personne de seize ans par un séduisant maître de littérature avait failli discréditer à jamais l’établissement, et la directrice, épouvantée, avait sans attendre remercié son personnel, pour s’entourer de professeurs de tout repos ; ce qui plut beaucoup moins aux élèves qu’à leurs familles.

Tuffin, qui avait alors quarante ans, et qui, après avoir tout rêvé de l’art, n’avait plus qu’une préoccupation : gagner de quoi vivre, avait été présenté à Mlle Chandon. Sa figure banale et triste, son crâne mal couvert de mèches longues, sa barbe terne, ses yeux de myope derrière le lorgnon instable, son teint blême et sa maigreur chétive sous les vêtements fatigués, avaient infiniment plu à la directrice, qui l’avait tout de suite engagé, à des conditions modestes, puisqu’il semblait gêné.

Tuffin, pour la première fois, s’était félicité de sa laideur, mais il s’était bientôt aperçu que ses élèves lui étaient hostiles. Elles étaient une vingtaine, toutes jolies ou, du moins, toutes élégantes et gracieuses. Au milieu d’elles, de leur parfum, de leurs rires et de leurs insolences, il se figeait en une dignité timide qui le rendait plus ridicule, et il souffrait un peu. Mais il en avait vu bien d’autres, il avait connu des humiliations plus cuisantes que des railleries de jeunes filles ; elles étaient d’un monde si loin de lui, et il s’était résigné à tant de choses, que cela le touchait à peine. Il donnait ses leçons, il gagnait sa vie, le reste n’avait pas d’importance.

Tuffin, dans son métro, songeait à tout cela en relisant, pour la troisième fois, avec une stupeur grandissante, sa lettre. Il y avait quelques lignes très simples. On parlait de sympathie intellectuelle et artistique, d’estime profonde et du désir de n’être pas confondue avec les autres, frivoles et méchantes. Ce n’était pas signé. On n’osait pas encore se faire connaître, mais on écrirait pour le surlendemain, poste restante.

Laquelle de ses élèves avait écrit cela ? Laquelle de ces vingt jeunes filles, qu’il ne retrouvait jamais sans une appréhension ? L’écriture ne pouvait rien lui apprendre, et il lui était impossible de savoir qui avait mis la lettre dans son pardessus, pendu au vestiaire du cours. Puis, ses perplexités changèrent de sujet : Que devait-il faire ? Son devoir était-il de montrer ce billet à la directrice ? Mais il éloigna l’idée d’une telle trahison envers celle qui lui avait écrit. Du reste, savait-il comment cela tournerait ? Mlle Chandon était d’une intransigeance absolue. A la pensée de perdre sa situation, il eut froid dans le dos. Il ne dirait rien à personne. C’était un enfantillage sans importance et il n’y fallait plus penser.

Il y pensa cependant, presque sans trêve, jusqu’au surlendemain, qui était un vendredi. Ce matin-là, avant d’aller au cours, il fit sa toilette avec plus de soin que d’habitude et il passa au bureau de poste qu’on lui avait indiqué, place du Trocadéro. Il y trouva une lettre.

Elle était plus longue et plus intime que la première. On lui parlait de lui, de ses souffrances, de sa fierté qu’on avait devinée, de son avenir d’artiste… Son avenir ?… Il eut un sourire d’amertume en se rappelant ses espoirs de jadis, et un peu d’orgueil en pensant que quelqu’un le croyait encore capable d’avoir un avenir.

Devant ses élèves, il arriva assez ému, malgré ses efforts. Il répondit mal aux indications qu’on lui demandait et il passa tout le temps du cours à les regarder l’une après l’autre à la dérobée, en se répétant la question qui le troublait tant : Laquelle est-ce ? Sur quel visage, dans quels yeux, trouverait-il l’intérêt qu’on lui témoignait avec tant de sincérité touchante ? Il ne put rien découvrir.

Les lettres continuèrent. Dans la quatrième, on lui confia qu’on n’était pas heureuse, malgré les apparences, et on lui demanda de mettre, au lieu de son habituelle cravate noire, une cravate bleue, afin d’exprimer par un signe (puisqu’on n’osait pas encore se désigner) qu’il répondait à la sympathie qu’on lui offrait. Tuffin hésita, puis il acheta une cravate bleue, — ce qui absorba son argent de poche d’une semaine, — et la mit.

Maintenant, il allait chercher ses lettres avec une émotion profonde. Il ne savait plus qu’il avait quarante ans, qu’il était pauvre, laid, accablé de charges ; un intérêt passionné donnait à sa vie une saveur qu’elle n’avait jamais eue. Il s’était remis à peindre, quand il avait une heure entre ses besognes, et il pensait que si son tableau était bien il l’exposerait, ce qu’il n’avait pas fait depuis huit ans.