La septième lettre, quatre pages de tendresses candides et confiantes, bouleversa Tuffin. Il allait savoir. On attendait un mot de lui, à la même poste restante, pour se faire connaître au prochain cours, à l’aide d’un signe qu’on lui indiquait.

Ayant lu, il resta perplexe et affolé, car maintenant il fallait prendre une décision. Tout d’abord, il se résolut à ne pas répondre, terrifié à la pensée de la compromettre et de se compromettre, et se demandant, dans un éclair de lucidité, où cela le mènerait. Mais c’était au delà de ses forces, de résister à la sensation qu’il goûtait pour la première fois de son existence… Et puis il s’imagina l’inconnue réussissant, au prix sans doute de prodiges d’adresse, à se rendre à la poste et n’y trouvant rien… Alors il acheta une boîte de papier à lettres, et, entre minuit et quatre heures du matin, pendant que tout dormait, il écrivit, en la recommençant dix fois, sa réponse.

Il parlait de l’âme exquise qui daignait s’intéresser à lui, d’une tendresse mal placée mais si touchante, d’un rayon qui éclairait sa vie, et de l’immense joie qu’il aurait — et qu’il n’avait pas le courage de refuser — à connaître celle qui avait deviné que, sous la machine à enseigner, il y avait un être humain. Il acceptait qu’elle mît à son corsage le lundi suivant, comme elle le proposait, une rose rouge par quoi il pourrait la reconnaître. Il finissait en demandant pardon de n’être qu’un pauvre homme indigne de tout cela.

Il adressa sa lettre aux initiales qu’on indiquait et la mit à la poste. Il passa deux journées de fièvre et, le lundi matin, frémissant, il arriva au cours. Il était blême en entrant dans l’antichambre. Il devint très rouge lorsqu’il ouvrit la porte de la salle où ses élèves l’attendaient.

Il jeta sur elles un regard avide et resta béant. Chacune des jeunes filles avait à son corsage une semblable rose rouge, énorme comme un chou, violente, épanouie et extravagante.

Un immense éclat de rire s’éleva. Tuffin, sans parler, alla s’asseoir à sa table et mit sa tête dans ses mains. Il comprenait. Il voyait le piège où elles l’avaient pris, la comédie tramée pour le ridiculiser, pour arracher à sa vanité puérile, à sa crédulité grotesque, à sa sottise inexcusable la lettre compromettante avec quoi elles allaient le faire chasser. Il vit la misère revenant s’établir chez lui. Il eut un frisson d’horreur et de remords. Il se dressa, et, d’un coup de règle sur la table, interrompit les rires.

— Est-ce fini ? cria-t-il. Je ne suis pas payé pour vous regarder rire, mesdemoiselles ! Je suis payé pour vous apprendre la peinture, et je veux gagner mon argent ! J’en ai besoin. J’ai une femme et cinq enfants qui ont faim tous les jours ! C’est cela l’intérêt de ma vie, et pas autre chose ! Je pense que vous comprenez…

Elles le regardaient, ahuries. Elles ne l’avaient jamais vu ainsi. Il n’était plus ridicule ; sa voix même, âpre et nette, était changée, les dominait.

Il reprit :

— Je vais chercher du fusain. Si l’une de vous a quelque chose à me remettre, elle peut le poser sur la table…