— Si tu l’avais vue, tu t’en souviendrais ! C’est une merveille, paraît-il. Le catalogue la décrit : Une femme nue, debout, la tête détournée, respirant une grosse rose qu’elle tient devant son visage. C’est un chef-d’œuvre, une toile sans prix… Nous allons, ce tantôt, aller à cette exposition. Bersange a été de nos amis ; je m’intéresse beaucoup à l’art ; et puis, ce ne serait vraiment pas la peine de faire les frais de venir, tous les ans, passer un mois à Paris pour ne pas se tenir au courant, pour ne pas pouvoir parler de tout ce qui s’est passé de marquant…
— Nous irons si tu veux, dit Mme Ferlinier toujours tournée vers la glace.
Elle se sentait encore rouge et émue. La Belle à la Rose, c’était elle. Quinze ans avant, elle avait été, son mari voyageant, la maîtresse de Claude Bersange, encore jeune, élégant, séduisant, fantasque, illustre. Elle n’avait même pas songé qu’elle pût lui résister quand, à leur seconde rencontre chez Mme de Brelle, il avait parlé d’amour avec une douceur impérieuse. Elle était venue chez lui et elle avait cédé. Puis, elle avait posé pour lui parce qu’il le voulait : honteuse d’abord de se trouver nue, dans ce grand atelier et devant cet homme dont les yeux, devenus sans amour, la jugeaient, — ensuite folle d’orgueil quand il lui avait dit qu’elle était parfaitement belle, quand il avait, jour après jour, produit le chef-d’œuvre qui était elle-même, exactement elle-même, sauf le visage modifié, rendu méconnaissable et caché à demi par la fleur. Six mois elle avait vécu ainsi, avec des émotions, des plaisirs, des sensations qu’elle ne soupçonnait pas. Puis Bersange s’était détaché d’elle assez brusquement, pris sans doute par une autre passion. Le tableau était achevé. Ferlinier était de retour, toujours important, aveugle, bon vivant, brave homme agaçant, confiant, incurablement content de soi et de la vie.
Et brusquement, comme si elle se fût éveillée d’un rêve, elle était redevenue la femme timide et sage qu’elle était avant et qu’elle n’avait plus cessé d’être. Le rideau était tombé sur la féerie finie ; elle en gardait un souvenir émerveillé et effarouché.
— Admirable ! prononça Ferlinier, après avoir contemplé en silence, pendant plusieurs minutes, la Belle à la Rose. C’est admirable, définitif ! C’est le chef-d’œuvre de Claude Bersange ! Quand je lui ai dit, il y a quinze ans : « Bersange, la Belle à la Rose est votre chef-d’œuvre », il doutait. Eh bien, j’avais raison…
Au milieu du groupe nombreux qui se pressait devant la toile fameuse, il parlait haut, avec autorité. On se tournait vers lui, il était ravi. Il continua, feignant une intimité avec l’artiste disparu, inventant des mots et des anecdotes.
Mme Ferlinier ne disait rien. Elle regardait… Elle se regardait. L’admiration de la foule, qui montait vers la Belle à la Rose, l’enveloppait. C’était elle qu’on admirait. C’était elle qui était là… nue… si belle… Elle sentit ses joues s’embraser de gêne pudique… Elle était éperdue d’orgueil.
Quand Ferlinier eut assez discouru, il lui prit le bras et ils sortirent du groupe.
— C’est un admirable chef-d’œuvre, proclama-t-il encore pour le public. Puis, plus bas, à sa femme : Seulement, c’est malheureux que ce soit truqué…