— Comment truqué ? dit-elle en tressaillant. Qu’est-ce que tu veux dire ?
— Je veux dire ce qui est. Tu le sais, n’est-ce pas, j’aime la vérité. C’est très beau, mais c’est trop beau. Ce n’est pas réel. Jamais une femme n’a eu cette perfection de beauté. Des créatures semblables, ça n’existe pas. Bersange a arrangé, a idéalisé… Pour peindre cette femme, il a dû prendre plusieurs modèles. L’une a posé le torse, une autre les jambes, une autre les bras… Et puis il a fondu l’ensemble…
Mme Ferlinier était pâle. Elle répondit, aussi calmement qu’il lui fut possible :
— Je ne suis pas de ton avis. Il est évident que c’est la même femme qui a posé pour l’ensemble.
Son mari haussa les épaules.
— Ma chère amie, permets-moi de te dire que je m’y connais mieux que toi ! J’ai beaucoup fréquenté les ateliers. Je sais comment les peintres travaillent. Et, je te le répète : il est impossible que la réalité offre une telle perfection.
— Pourquoi ? Si Bersange a peint cette perfection, c’est qu’il l’a vue.
Ferlinier eut un sourire supérieur.
— Voyons, Madeleine, ne t’entête pas. Je puis te dire que j’ai connu un des modèles de Bersange. Celle qui a posé le torse de la Belle à la Rose, justement. Eh bien, elle avait des jambes comme des poteaux…
Mme Ferlinier fixa sur lui un regard aigu. Mentait-il pour avoir raison quand même ? Elle le ramena devant la Belle à la Rose. Il recommença à parler, à haute voix, de Bersange. Elle ne l’écoutait pas. Elle regardait la figure nue. Elle pensait à son corps à elle. Non pas tel qu’il était maintenant, un peu alourdi, un peu déformé, sous l’artifice du corset étudié, mais tel qu’il était dans la svelte splendeur de la jeunesse, quand elle avait vingt-cinq ans, quand Bersange était son amant et faisait d’après elle son chef-d’œuvre… D’après elle seule ?… Voyons, elle posait presque chaque jour, elle se serait bien aperçue… Et, de nouveau, elle cherchait à se souvenir des formes de son corps, à les confronter avec les formes sans défaut de celle qui était là, nue, si belle. Mais il y avait longtemps ; elle ne savait plus… Avait-il raison cet imbécile qui insultait, de son incrédulité suffisante, sa beauté passée qu’il n’avait pas su voir ?… Elle doutait, frémissante, prête à sangloter, prête à crier que ce n’était pas vrai, que c’était elle, et elle seule !…