— Doucement, ma bonne demoiselle, crier les affaires des personnes ça sert à rien… Ben oui, j’habite le chantier, mais c’est pas à crier sur les toits. Je vous le dis à vous parce que vous m’avez vu, mais motus, hein ? Y a des malintentionnés qui appelleraient ça du vagabondage, et on me ferait des misères. Je suis là depuis l’automne.
— Mais c’est affreux ! Par les froids qu’il a fait…
Le vieux haussa les épaules avec indifférence.
— Y en a de plus à plaindre que moi. Je suis établi dans le sous-sol. On est au sec. J’ai tiré des planches et j’ai un peu de paille et une vieille bâche… Alors, pour vous expliquer ce qui est arrivé avant-hier, faut vous dire que le manger que vous apportez pour les minets, y en a trop ; y gâchent. Et c’est malheureux, c’est de la bonne viande bien appétissante. Alors, n’est-ce pas, on partage, et ça me fait mon petit dîner. Mais faut avoir l’œil ; y sont vifs ; y a surtout la Marquise… Oui, c’est la petite blanche que j’appelle comme ça. C’est ma préférée, elle couche sur moi, croiriez-vous, et me tient chaud… Mais si je suis pas là tout près quand vous apportez le manger… Fuut !… y sautent dessus et traînent tout partout…
— Malheureux vieillard !… Quelle existence !… Mais c’est affreux !…
— Affreux, c’est trop dire… Sûr, j’aimerais mieux des rentes…
— Mais vous ne pouvez rester ainsi ! Il y a des maisons de retraite, des hospices…
Le vieux eut un haut-le-corps.
— C’est pas mon genre, interrompit-il avec énergie. Non, faut pas me parler de ça ! Je veux être mon maître, voyez-vous ! Enfermé, je périrais, sûr et certain. Faut que j’aille et que je vienne comme ça me chante. Un chemineau de Paris, v’là ce que je suis… Y me faut les rues, et les quais, et les faubourgs… Et des balades à l’heure que je veux, aussi loin que je veux… à mon plaisir, quoi. J’aime que ça… C’est ma vie… Je fais de mal à personne. Je mendie même pas… Je prends quand on me donne. C’est tout…
Il s’arrêta. Sans que Mlle Vertin s’en rendît compte, ils étaient arrivés tous deux jusqu’à la palissade du chantier.