— Vous voyez, reprit le vieux en déplaçant l’une des planches, c’est par là qu’on entre. J’ai confiance en vous. Je vous montre mes trucs… Alors, n’est-ce pas, si ça vous amuse de continuer le manger pour les minets… Pour ce soir, vous en inquiétez pas : j’ai du bouilli qu’on m’a donné… Bien le bonsoir, ma bonne demoiselle.

Il disparut silencieusement.

Mlle Vertin regagne sa maison. Elle était bouleversée jusqu’au fond d’elle-même. Était-il possible qu’il y eût des existences semblables ? Elle ne put dîner ; elle ne put dormir. Elle pensait au vieux, et c’était une obsession impossible à secouer. Elle sentait que ni les petits plats qu’elle se faisait cuisiner, ni son lit douillet, ne lui causeraient plus la moindre satisfaction tant qu’elle le saurait tapi, affamé, dans les ténèbres de sa cave glaciale. Au cours de la nuit, elle forma un plan qu’elle s’employa activement, dès le lendemain, à faire réussir.

Elle ne revit le vieux que le dimanche suivant. A la tombée de la nuit, il l’attendait sur la place. Tout souriant, il salua.

— J’ai trouvé votre papier accroché au paquet, ma bonne demoiselle, et me v’là. Mais faut que je vous dise merci : c’est des festins que vous nous avez offerts cette semaine…

— J’ai à vous parler, dit Mlle Vertin avec solennité ; vous m’avez émue jusqu’aux larmes, l’autre jour… Mais prenez courage, vos malheurs vont finir…

— Comment ça ? fit le vieux, inquiet.

— Parmi mes clients, il en est d’influents. L’un d’eux, ancien haut fonctionnaire, fait partie du conseil d’une institution charitable…

— Mais j’en veux pas ! C’est de la blague, hein ? protesta le vieux.

— … Et je l’ai intéressé à votre sort, continua Mlle Vertin, sans entendre. L’existence que vous menez est une insulte à une société civilisée, un défi porté à la philanthropie, un reproche constant pour ceux qui, pouvant vous secourir, ne le feraient pas… Il faut que cela cesse. Du reste ce chantier va être solidement clos… Pensez que des malfaiteurs pourraient s’y embusquer, ou bien que le feu, par imprudence… Mais revenons à votre situation : le succès a couronné mes efforts. Une promesse formelle m’a été faite en votre faveur. Pensionnaire d’une maison de retraite où je voudrais, moi-même, finir mes jours, vous serez logé, vêtu, nourri, chauffé, soigné. Je ferai personnellement un petit sacrifice pour que vous ayez quelque argent en poche les jours de sortie… Le temps des épreuves est fini pour vous, pauvre vieillard, comprenez bien cela…