— Oui, dit M. Jubal satisfait, cette alliance est parfaite.

— Maintenant, une question se pose, reprit Mme Jubal. Que ferons-nous de l’oncle Alfred ? Je te dis tout de suite qu’à mon avis le montrer est impossible. Il est maintenant trop gâteux.

— Sans doute.

— Je sais bien que la question est délicate, continua-t-elle. Il vit avec nous et on le sait. Il te laisse disposer de sa fortune. C’est en partie grâce à lui que nous avons pu constituer la dot de Clarisse. Je ne voudrais pas le peiner, mais je te répète que le montrer est impossible. Il baisse tous les jours. Il ne parle presque plus, et quand il parle c’est pour divaguer. Il devient irritable, sale, gourmand. Dame, un homme de cet âge-là !… A ce dîner pourrons-nous le surveiller, l’empêcher de trop manger, de trop boire ?… Et tu sais que le moindre excès peut le tuer, le médecin l’a dit… C’est pour lui autant que pour nous qu’il faut le laisser dans sa chambre…

— Il a bien changé depuis quelques mois, remarqua M. Jubal. Tu te souviens comme il était encore alerte et lucide au moment où il est venu vivre avec nous, il y a sept ans ?

— Oui, quand il nous a surpris après être resté trente années sans nous voir et sans presque écrire… Quel drôle de bonhomme ! Tu te rappelles son arrivée : « Me voilà ! Je viens vivre avec vous. J’en ai assez de Paris et des affaires… » Quelles affaires ? Je me le suis toujours demandé…

— Il s’occupait de commission et d’exportation, je crois. Mais tu sais qu’il ne nous a jamais beaucoup parlé de lui-même.

— Enfin, c’est dit, interrompit Mme Jubal. On le fera dîner à six heures et coucher après. Quand il a pris sa potion il dort comme une souche dès qu’il est dans son lit. Comme sa chambre est au premier sur le jardin et que la salle à manger est au rez-de-chaussée sur la rue, il ne s’apercevra seulement pas qu’il y a du monde ici.

— C’est, je crois, le plus sage, approuva sentencieusement M. Jubal.

Ce plan fut exécuté dix jours plus tard, quand eut lieu le dîner de fiançailles. Les préparatifs de la solennité avaient occupé Mme Jubal du matin au soir pendant une semaine tout entière, mais cette dame se trouva récompensée de ses fatigues et de ses peines le soir de la réception quand, à sept heures et demie, se trouva réuni dans son salon le groupe de personnes qui, à ses yeux, constituaient le monde entier. Tout allait bien, tout était prêt ; l’oncle Alfred, nourri et couché, dormait en haut sans se douter de rien ; le dîner allait être un chef-d’œuvre. Mme Jubal, en attendant que le maître d’hôtel, engagé pour diriger les deux servantes, vînt ouvrir la porte, promena un regard de triomphe sur ses invités et connut l’orgueil.