La porte s’ouvrit. Mme Jubal esquissa un mouvement pour se lever, mais retomba pétrifiée. Ce n’était pas le maître d’hôtel annonçant le dîner, c’était l’oncle Alfred.

Maigre, jaune, chauve et ratatiné, habillé de travers par ses propres mains malhabiles, il entra d’un petit pas sénile, mais résolu ; il répondit par un regard d’indignation, de défi et de malice au regard ahuri de Mme Jubal et, sans parler à personne, alla s’asseoir dans un coin en remuant à vide ses mâchoires hérissées de blanc.

Mme Jubal fit un effort inouï pour reprendre son sang-froid et sourire :

— Comment, mon oncle, vous avez pu descendre malgré vos souffrances ?… Comme c’est gentil à vous d’avoir fait cet effort pour assister aux fiançailles de notre chère Clarisse… Mettez vite un couvert de plus, ordonna-t-elle à mi-voix au domestique qui venait annoncer le dîner.

Le léger froid apporté par l’apparition de l’oncle céda rapidement à l’excellence des mets et des vins, et les convives s’animèrent, mais d’une gaieté modérée et de bon ton, comme il convenait à leur importance et aux circonstances. M. et Mme Jubal, inquiets sans vouloir le paraître, observaient l’oncle de côté. L’oncle se servait copieusement et, sans mot dire, avalait avec ardeur. Sur l’ordre de Mme Jubal on lui avait versé de l’eau, mais il la dédaigna et avec un gloussement impératif tendit son verre à M. Vémur père, qui se versait du bordeaux et qui lui en servit.

— Mon oncle, vous avez de l’eau, dit Mme Jubal avec un sourire auquel répondit un nouveau regard indigné et narquois.

Le vieillard avala son vin, fit remplir son verre et le vida de nouveau d’un air provocant. Cependant, comme il mangeait et buvait sans en paraître incommodé, les Jubal se rassurèrent un peu et le dîner se poursuivit agréablement. Au dessert, il y eut un silence et M. Vémur père allait sans doute adresser un petit discours aux fiancés, quand tout à coup s’éleva une voix cassée. Renversé sur sa chaise, les yeux à demi clos, ses joues flétries animées un peu par la bonne chère, l’oncle, qui ne semblait plus savoir où il était, parlait :

— Mille balles, pas un rotin de plus ! C’est à prendre ou à laisser, mon garçon. Faut que je dessertisse les pierres et que je fasse fondre les montures, tu le sais bien. Je ne tiens pas à passer aux assises avec toi quand tu te feras boucler, ce qui ne tardera guère, tant t’es maladroit ! Non, mon petit, ne rage pas, c’est pas au père Alfred qu’on fait peur… Il n’a jamais eu peur de personne, vois-tu, et de plus malins que toi l’ont appris à leurs dépens… Allons, c’est dit : mille balles et, vrai, j’y perds, mais je fais ça pour que tu m’envoies des camarades… Qu’ils m’apportent tout ce qu’ils auront… Je gagne si peu avec vous autres que si je ne me rattrape pas sur la quantité… Dame, j’ai ma situation à faire et après, ni vu ni connu, je retourne en province me terrer. J’ai des parents. J’arriverai chez eux les poches pleines. Ils n’y regarderont pas de si près. Je doterai leur fille… Et moi je finirai ma vie en bon bourgeois… Qu’est-ce que tu veux, chacun son goût…

Autour de la table le silence s’était établi. On écoutait le vieillard qui, semblant revivre un passé trouble, périlleux et coupable, continuait à discourir avec des malfaiteurs dont il était le complice.

— Il délire, put enfin proférer M. Jubal, tremblant d’horreur.