— Je ne devrais pas venir… Ce n’est pas bien… On va me surprendre… Il faut que je parte…
Elle ne semblait pas le trouver ridicule quand, la main sur le cœur et roulant des yeux pâmés, il parlait d’âme sœur, de solitude affreuse dans le voyage de la vie, de cœur meurtri (c’était le sien) soudain renaissant à l’espoir, du ciel qui les voyait et des conseils chuchotés du printemps. Au bout de huit jours, il se mit à genoux pour la supplier de lui donner une mèche de ses cheveux.
Un jour, elle ne parut pas, et il resta jusqu’au soir, furieux et inquiet, à la grille du parc. Le lendemain, quand il revint, elle était déjà là, encore essoufflée d’avoir couru pour arriver plus vite.
— Ce n’est pas de ma faute, pour hier ! lui dit-elle avec une expansion inaccoutumée. Ce n’est pas de ma faute ! Ça m’a fait tant de peine ! Mais elle m’a gardée près d’elle toute la journée. J’en ai pleuré ! Elle me tyrannise ! C’est parce que je suis orpheline, mais elle n’a pas le droit ! Et Mademoiselle est aussi sévère qu’elle. Je suis malheureuse ! Je suis malheureuse !
Elle éclata en larmes en tendant, à travers la grille, ses mains à M. Hector.
« C’est cela, se dit-il, c’est cela. La vieille grand’mère tyrannique et l’institutrice sévère. C’est bien ce qu’on m’a dit… Le moment est venu… »
Et, attirant la jeune fille aussi près que la grille le permettait, il modula avec âme sa grande déclaration. L’enfant, frémissante, pâlit d’émoi ; elle chuchota : « Oui », et s’enfuit.
Le soir même, M. Hector eut avec son frère, dont le concours lui était indispensable, une grave explication. M. Jules Blandois, tout d’abord stupéfait et sarcastique, puis incrédule et méfiant, consentit enfin à se laisser à peu près convaincre.
— Résumons-nous, dit-il, du ton qu’il prenait pour traiter une affaire. Tu vois une petite à travers une grille, tu lui parles, tu lui joues la comédie, tu l’embobelines. Tu t’es informé, tu sais que la grand’mère est une vieille millionnaire à moitié folle qui ne sort jamais, ne reçoit jamais, et fait marcher tout le monde chez elle au doigt et à l’œil. Alors, comme la petite s’embête, tu joues d’autant plus le beau ténébreux et la grande passion. Finalement, c’est convenu que tu vas l’enlever. Bien entendu, tu te dis qu’une fois que ça y sera la vieille sera bien forcée de te la donner en mariage… avec la fortune… Tu ne trouves pas que c’est un peu canaille ?
— Serai-je donc toujours méconnu ? Il n’y a, je pense, pas de canaillerie à épouser la femme qu’on aime et qu’on doit rendre heureuse, protesta noblement M. Hector, qui avait un peu rougi.