— Alors, reprit l’autre, il te faut de l’argent pour les frais, la voiture, le voyage, la maison que tu veux louer d’avance à la ville voisine pour y recevoir la petite ? Eh bien ! écoute, mon garçon : je marche, je vais t’avancer ce qui est nécessaire. Mais écoute bien : si tu te payes ma tête, si c’est un truc pour m’estamper, si ça ne réussit pas… tu peux filer où tu voudras : tu ne rentreras pas ici, je t’en donne ma parole !

M. Hector haussa les épaules. Pour qui le prenait-on ? Et il ne put s’empêcher de sourire à l’avenir doré.

Après des préparatifs diligemment menés, M. Hector, cinq soirs plus tard, dans l’ombre nocturne et sous une pluie aigre, attendait fébrilement, tapi au pied du vieux mur. Une clé grinça, la grille gémit. Il s’élança, les bras ouverts. La jeune fille s’y jeta, palpitante.

Dans la voiture, elle resta muette et tremblante aux côtés de M. Hector qui, un peu ému tout de même, lui tenait la main. Mais quand elle se trouva seule avec lui dans un wagon qui les emportait à travers la nuit et la pluie, elle se serra, éperdue, contre lui.

— Vous m’aimez… Vous m’aimerez toujours ? murmura-t-elle.

— Mon amour ! ma vie ! ma femme ! s’écria M. Hector avec feu. Je vous adore saintement ! Je suis un homme d’honneur, et votre respectable grand’mère…

— Quelle grand’mère ? dit l’enfant étonnée. Moi, je n’en ai pas. Je suis orpheline. C’est la grand’mère de Mademoiselle qui me grondait toujours et m’empêchait de sortir. Elle tyrannise tout le monde… Je suis la sœur de lait de Mademoiselle, et je m’appelle Claire comme elle, et on m’avait fait venir pour être sa demoiselle de compagnie, soi-disant… Mais ce n’est pas vrai ! On me faisait laver la vaisselle, et on me traitait plus mal qu’une servante, et tout le monde me détestait, et j’étais malheureuse !… Mais maintenant… maintenant, je sais que je vais être très heureuse, acheva-t-elle en tendant timidement et tendrement la main à M. Hector, effondré.

UN SOIR D’OUBLI

A la porte du cabinet directorial, Anatole Malabon eut une dernière hésitation, et, dans une agonie de cette timidité maladive qui avait toujours aggravé les innombrables épreuves de sa vie, il faillit prendre la fuite.

Le sentiment de son extrême détresse l’en empêcha. Il se souvint qu’il était un bohème de cinquante ans, sans ressources, sans relations et sans autre espoir d’améliorer sa situation que la démarche qu’il tentait. Il se souvint qu’il y avait, dans un sordide logement au fond des Ternes, une vieille femme impotente qui était sa mère et à qui il fallait des soins et des remèdes chers. Il se souvint de ses dettes misérables et criardes. Il regarda sa redingote verdie, son pantalon effrangé sur ses chaussures crevées. Dans un sursaut de résolution désespérée, il entra pour affronter M. Bance et lui demander une augmentation.