M. Nestor Bance était le propriétaire d’un établissement florissant qu’il appelait, dans ses prospectus, une maison d’enseignement intensif, établi selon les méthodes les plus modernes, pour la préparation aux examens, — et que les élèves appelaient une boîte à bachot.

M. Bance, rompant avec la tradition, n’avait pas installé son institution au quartier Latin, mais dans les parages élégants du Trocadéro. Il n’était pas très estimé des chefs d’institutions similaires, qui l’accusaient d’accorder une liberté excessive aux élèves riches. Mais leurs critiques n’atteignaient pas M. Bance, qui les attribuait à l’envie. Aucune histoire fâcheuse n’avait jamais compromis la réputation de sa maison ; son austérité personnelle était sans reproche et sa seule distraction connue était de faire volontiers des conférences sur n’importe quoi qui fût respectable.

Anatole Malabon, qui avait été normalien, était répétiteur de lettres, depuis trois ans, à l’institution Bance, et il aurait préféré être forçat. Ses élèves le traitaient comme une chose sans valeur, ses collègues ne lui adressaient pas la parole en dehors du service et les garçons de salle l’injuriaient volontiers. Tout cela n’était rien, mais il y avait M. Bance, qui pouvait, d’un mot, le rejeter à la rue, M. Bance, majestueux et méprisant, qui l’accablait de corvées gratuites, se plaisait gravement à le malmener et dont le seul aspect, — avec sa calvitie correcte, sa barbe solennelle et ses lunettes autoritaires, — frappait Malabon d’une angoisse paralysante.

Maintenant, debout devant M. Bance, qui, enfoncé carrément dans un fauteuil sévère, et sévère lui-même, le regardait sans mot dire, Anatole Malabon, maigre, hagard et tremblotant comme un vieil oiseau fasciné, exposait en bafouillant son humble requête. Il ne pouvait pas vivre. Tout était si cher. Il avait sa vieille mère. Il avait des dettes déshonorantes. Il n’avait plus de vêtements, plus de chaussures, plus de linge. Il avait vendu tout ce qui pouvait être vendu chez lui. Il gagnait trop peu : cent soixante-quinze francs par mois.

— Plus le déjeuner de midi ! dit M. Bance.

Malabon, déconcerté, s’arrêta. Puis, après un silence, il recommença, redit, dans les mêmes termes, ses misères, et, dans un coup de courage, formula sa demande : deux cent cinquante francs seraient la vie. Il ferait tous les travaux supplémentaires qu’on voudrait…

Sa voix s’étrangla. Il attendit, pantelant.

M. Bance, qui jouait avec un coupe-papier, répondit enfin :

Il regrettait. Il regrettait beaucoup. C’était impossible. Absolument impossible. (Le coupe-papier, soulignant le mot, fendit l’air.) M. Bance devait ajouter qu’il ne gardait que par pitié M. Anatole Malabon, dont la tenue ne répondait pas entièrement aux exigences d’une maison de premier ordre. M. Bance ne pouvait pas cacher qu’il serait heureux que M. Anatole Malabon trouvât, à l’occasion, une autre place, plus digne de lui sans doute…

Malabon sentit la menace et eut froid dans le dos. Il vit l’indigence et la faim. Il balbutia qu’il était trop heureux de collaborer avec M. Bance. Il promit d’améliorer sa tenue. Il pria qu’on lui pardonnât sa démarche, et sortit.