Il s’en alla chancelant, sans forces pour la colère, mais accablé d’une si cruelle détresse qu’il décida lâchement de s’accorder ce qu’il appelait un soir d’oubli.
Il passa chez lui, donna quelques soins à la vieille impotente, à qui il ne parla pas de son insuccès, puis, après une légère hésitation, il empaqueta les trois derniers livres qui restaient dans sa bibliothèque et les porta chez un bouquiniste voisin, où il obtint quinze francs.
Alors Anatole Malabon gagna le quartier Latin.
Selon sa coutume, il commença le soir d’oubli dans une petite taverne enfumée, tapie dans les parages de la rue des Écoles. C’était là qu’il venait au temps où il était jeune, et, dans le décor sale et pauvre, il retrouvait ingénument ses enthousiasmes de jadis. Le patron, qui datait aussi de ces époques anciennes, avait pour lui une déférente tendresse et lui faisait payer dix sous seulement ses consommations.
Ce soir-là, il en fallut cinq à Malabon pour commencer à oublier ses misères, y compris l’institution Bance. Comme il achevait la dernière, un optimisme puéril, que trente années d’épreuves n’avaient pu tuer, l’envahit, et il se dit que rien n’était perdu et qu’il avait encore le temps de conquérir la gloire. Il dîna d’un petit pain, pour ne pas dépenser en aliments l’argent destiné à l’alcool bienfaisant. Puis, en compagnie d’un philosophe roux, épave comme lui des temps lointains, et qui n’était jamais plus lucide qu’étant ivre, il gagna, vers neuf heures, la rue.
Le soir était doux et la vie lui parut digne d’être vécue. Dans tous les cafés du boulevard Saint-Michel il s’arrêta, et, en même temps que l’ivresse, la joie d’être au monde grandissait en lui. Avec le philosophe roux, au hasard de leur fantaisie, ils burent et discoururent, inlassablement. Ils parlèrent socialisme avec des réfugiés russes. Ils parlèrent esthétique avec des artistes scandinaves. Des adolescents chevelus et mal mis, pareils, eux aussi, malgré leur jeunesse, à des vestiges d’âges abolis, s’annexèrent à eux. Il y en avait deux qui, taciturnes, sentaient l’éther. Un autre toussait et, d’une voix haletante, édifiait la société de l’avenir. Soudain, inexplicablement, deux filles, très jeunes, violemment maquillées, décolletées jusqu’à la taille, séduites par on ne sait quoi, se joignirent à leur groupe. Malabon en pris une sous le bras, et, tendrement, lui récita des vers latins, qu’elle écoutait, flattée.
Ils entrèrent dans une grande brasserie étincelante. Malabon marchait le premier. Son chapeau rejeté en arrière, laissait voir son grand front dépouillé, les mèches grises de ses longs cheveux flottaient le long de ses joues hâves, où l’alcool avait mis des plaques enflammées, et les basques de sa redingote s’envolaient derrière lui, car, en entrant, il esquissa un pas de danse, avec la fille, qu’il tenait toujours par le bras et qui riait sans interruption. Les autres suivaient.
Soudain, Malabon avec stupeur, vit Bance.
M. Nestor Bance était assis, seul, à un guéridon, de l’autre côté de la salle, et il regardait fixement Malabon, la fille fardée et la bande bizarre qui les accompagnait.
Malabon ne s’étonna pas de voir son directeur en ce lieu, tant, tout d’abord, la terreur absorba ses facultés. Il se dit qu’il était perdu et, une seconde, fut dégrisé. Mais l’ivresse revint plus forte ; une haine, contenue depuis trois ans, le saisit, et le démon pervers qui habite l’alcool le poussa à l’irrémédiable.