— Pour être mon sauveteur. Tout le monde savait que mes parents étaient très riches et m’adoraient. Il a voulu acquérir des droits éternels à leur reconnaissance et à la mienne.
— Mais, alors, c’est un assassin ! Pourquoi ne l’as-tu pas dénoncé ?
— Parce que je ne suis sûr de rien. Parce que j’ai pu me tromper. Parce que je dormais, ou du moins que je somnolais, quand j’ai roulé. Parce que tout le monde était si sûr qu’il m’avait sauvé qu’on me l’a fait croire et que c’est ensuite seulement que je me suis souvenu — à peu près — de ce qui s’était passé. Mes parents étaient fous de gratitude. Chaque jour il m’était plus difficile de les détromper. Et, je te le répète : imagine que je me sois trompé, que Marescot m’ait sincèrement sauvé, — quelle ingratitude hideuse de ma part envers cet homme qui a fait là peut-être la seule belle action de son existence !… Il est paresseux, grossier, voleur, ivrogne, brutal et impudent… Et puis ? Il a sauvé la vie d’un enfant, — ma vie, — et au péril de la sienne…
Fragel garda un instant le silence et reprit :
— Oui, mais imagine qu’il m’ait réellement jeté à l’eau ! Imagine le triomphe de cette canaille qui, alors, voit, depuis vingt-deux ans, réussir cette abominable comédie à laquelle nous nous sommes tous pris… Je t’assure, c’est une obsession pour moi : Marescot est-il une fripouille sans scrupules qui a risqué de me tuer dans le plus vil des calculs ?… Est-il un noble sauveteur qui a exposé sa vie pour sauver la mienne ?…
— Le voilà, dit Vadière à mi-voix.
Un gros homme malpropre, à la face enflammée et à la barbe sale, parut, les mains dans les poches et la pipe à la bouche. Son regard alla de la rivière à Fragel.
— Hein ! m’sieu Jean, dit-il d’une voix pâteuse, vous vous souvenez, y a vingt-deux ans ?… Sans c’t’ami Marescot, hein ?… sans c’t’ami Marescot !…
Il cligna de l’œil, ricana derrière sa main, saliva sur l’herbe et s’éloigna un peu trébuchant.