— Marescot est ici depuis vingt-deux ans, déclara Fragel, et il y restera vraisemblablement jusqu’à sa mort, quoi qu’il fasse. Tu vas comprendre : il m’a sauvé la vie. Tout le monde le sait. C’est une histoire que je veux te raconter. Ma mère d’ailleurs te la racontera certainement aussi… du moins en partie. Il y a vingt-deux ans, je vivais ici avec mes parents. On n’avait pas encore voulu me mettre au collège à cause de ma santé qui était délicate. Je n’y suis allé qu’à quatorze ans. J’étais un enfant très gâté et mes parents m’adoraient. Un jour d’été, où il faisait aussi beau qu’aujourd’hui, j’étais venu, vers cette heure-ci de l’après-midi, me promener au bord de la rivière. Je m’étais donné beaucoup de mouvement, j’étais fatigué. Je m’assis dans l’herbe, en haut de l’escarpement que tu vois là, à droite, à l’endroit où la rivière fait un coude. C’est un coin dangereux, la berge est à pic, l’eau est profonde, rapide, pleine d’herbes. On me défendait d’y venir, mais, naturellement, j’y venais tout de même. Il n’y avait personne sur la route, personne dans le petit bois, ou, du moins, je le croyais. Je n’entendais que le bourdonnement des insectes. Je me dis : « Il ne faut pas que je m’endorme, je pourrais rouler… » Et, soudain, je m’éveille en sursaut : je roulais sur la pente. Je jette un hurlement qui s’étouffe, dans l’eau où je culbute, où je suffoque, où je perds connaissance… Je revins à moi dans la salle à manger du château. La première chose que j’entendis, ce fut un cri de joie déchirant jeté par ma mère qui m’avait vu ouvrir les yeux. Mon père, le visage bouleversé, était penché vers moi, les domestiques s’empressaient, et je vis, debout, ruisselant des pieds à la tête, Marescot.

«  — Jean, mon Jean, c’est cet homme qui t’a sauvé au péril de sa vie ! me cria ma mère. Sans lui, tu serais…

»  — Je ne vous prouverai jamais assez ma reconnaissance, disait mon père en serrant les mains de l’homme.

»  — On a fait ce qu’on peut, répondit Marescot. Le môme gigotait dans le bouillon. Je pouvais pas le laisser clampser… J’ai piqué une tête et je l’ai empoigné par les tifs… »

Il avait déjà cette voix rauque et éraillée que tu as entendue tout à l’heure. Il avait déjà le crâne chauve, le nez rouge et la barbe hirsute, mais alors il était maigre, son poil était roux et il était vêtu de haillons innommables. C’était un chemineau qui traînait dans le pays depuis huit ou dix jours et qui était déjà venu plusieurs fois demander l’aumône au château. M’avoir repêché fut pour lui la fortune. Je fus malade trois mois, mais il m’avait sauvé la vie. Mon père, dans sa reconnaissance, le garda ici et lui donna des gages sans qu’il eût à faire aucun travail. Ma mère, ensuite, l’augmenta : il fut jardinier en chef, puis régisseur.

— Tout s’explique ! dit Vadière.

— Ça dépend, reprit Fragel. Ce que je viens de te raconter, c’est la version officielle, familiale, publique, la version à laquelle tout le monde croit. Maintenant, je vais te dire quelque chose que je n’ai jamais dit à personne, et que, pendant longtemps, je n’ai même pas osé dire à moi-même. Je crois, je suis presque certain, que Marescot, avant de me retirer de la rivière, m’y avait jeté.

— Hein ? Comment ça ? dit Vadière, ahuri.

— Il m’a poussé pendant que je dormais sur le talus. J’ai eu l’impression qu’on me poussait brutalement, et j’ai vu, j’ai entrevu, plutôt, sa face qui se rejetait en arrière.

— Mais pourquoi t’aurait-il jeté à l’eau pour te repêcher ensuite ?