Le jour suivant M. Lassoy se promenait seul, dans la campagne, lorsque devant lui, jaillissant d’un bouquet d’arbres, un homme sauta sur le chemin.

M. Lassoy fit, avec un petit cri, un petit bond en arrière. Mais il reconnut M. Varleur et sourit avec urbanité.

— Monsieur, excusez ma surprise, dit-il, mais vous m’avez fait peur.

— Peur !… proféra d’une voix basse et rauque M. Varleur dont la surexcitation était effrayante, — peur ! Eh bien, tu as raison d’avoir peur ! Pars ! Fuis ! Va-t’en !… ou je te tue comme un chien ! Cette femme, que tu veux me prendre, que tu comptes séduire avec tes manières doucereuses, elle est à moi !… Ou du moins elle ne sera pas à un autre ! Je ne suis pas doucereux, moi ! Je l’aime depuis dix ans d’un amour sauvage ! D’un amour sauvage, tu entends ! Elle est à moi ! Pars, te dis-je, sinon je te tue ! Je te tue comme un chien !

Il rugit ; ses yeux étaient ceux d’un fou. D’une main herculéenne il saisit Lassoy à l’épaule, le secoua comme un frêle prunier et s’éloigna en agitant dans les airs un poing forcené.

M. Lassoy dut s’asseoir. Puis, livide et les jambes flageolantes, il regagna le château. Mme de Livière l’attendait.

— Vous avez rencontré ce fou, lui dit-elle avec un peu plus d’animation qu’elle n’avait coutume d’en montrer, je le vois à votre émotion. Mais ne craignez rien, monsieur Lassoy, des soupçons aussi grotesques ne sauraient m’atteindre. Vos services me conviennent parfaitement. Rassurez-vous, je vous garde et cela d’autant plus volontiers qu’il est venu ici m’intimer l’ordre de vous chasser… Ses prétentions sont ridicules… L’épouser !… (elle haussa les épaules). Ah ! mon Dieu ! ni lui ni un autre ! Je suis bien trop tranquille depuis que mon mari est mort, ajouta-t-elle avec franchise. Je vous le répète, monsieur Lassoy, vos services me conviennent, je vous garde et si votre présence ici a pour résultat que je sois débarrassée des prétentions impertinentes de M. Varleur, j’en serai fort aise.

— Permettez… permettez… bégaya M. Lassoy.

Mais déjà elle était partie. Il remonta chez lui. Son visage défait, qu’il vit dans une glace, lui fit peur. Une image obsédait sa pensée : un chemin creux, un corps, — le sien, — étendu dans son sang, et le féroce Varleur s’éloignant tout exultant de vengeance satisfaite.

Affolé par cette vision affreuse M. Lassoy, avec une hâte fébrile, écrivit une lettre qu’il laissa sur la table, à l’adresse de Mme de Livière. Il expliquait qu’une affaire de famille le rappelait à Paris avec la plus extrême urgence.