Puis il fit rapidement sa valise, se glissa hors du château et, par une petite porte du parc, gagna la route qui menait à la gare où, dans un coin obscur, il s’assit, exténué, pour attendre le train.
C’est à Paris seulement, chez un vieillard acariâtre, exigeant et avare, dont il était devenu le secrétaire, faute de trouver mieux, que M. Lassoy reçut, renvoyée du château de Livière, une lettre signée Hippolyte Varleur et où ce monsieur lui disait :
« C’est moi qui pars. Un éclair de raison m’arrête au bord du gouffre. Je ne veux pas souiller mes mains et mon honneur d’un sang méprisable. Dans un voyage lointain j’oublierai celle qui s’est rendue indigne de moi en vous favorisant, être vil. »
— Ça, c’est le comble, gémit M. Lassoy accablé. Je suis parti pour rien…
UNE LETTRE
M. Thielle était parti la veille au soir pour Bordeaux où il voulait traiter une affaire importante et, comme chaque fois qu’il s’absentait, il avait laissé la direction de la fabrique à son secrétaire, M. Valoral.
M. Valoral se trouvait à neuf heures dans le bureau de son patron, et s’apprêtait à décacheter le courrier. La porte s’ouvrit. M. Valoral fut considérablement surpris de voir paraître Mme Thérèse Thielle qui, bien que son appartement fût à l’étage au-dessus, ne venait jamais dans les bureaux. C’était une petite femme blonde et vive à qui ses amies reprochaient d’avoir l’air évaporée mais, ce matin-là, sa robe était sévère, sa coiffure disciplinée et son joli visage mobile empreint de gravité.
— Bonjour, monsieur Valoral, dit-elle au secrétaire. Vous êtes étonné de me voir, n’est-ce pas ? Si, si, je sais : la légende de la petite femme folle que rien de sérieux ne peut intéresser !… Eh bien, monsieur Valoral, j’ai formé un projet que je veux réaliser en l’absence de mon mari. Je veux pouvoir le seconder efficacement et partager le poids de son labeur. J’ai réfléchi, j’ai vu mon devoir. Depuis quatre ans que nous sommes mariés les plaisirs sont pour moi, et le travail pour lui… Il ne songe qu’à me gâter. Il me traite comme une enfant. Je veux lui prouver que je suis capable, moi aussi, de travailler et de me dévouer. Monsieur Valoral vous allez m’initier aux affaires. Vous êtes le secrétaire et l’ami dévoué de mon mari, vous allez me faciliter ma tâche… Non, non, ne m’objectez rien, je suis décidée. Paul revient dans cinq jours. J’ai une dépêche de lui… Il faudra du reste que je vous donne son adresse tout à l’heure, vous m’y ferez penser… Alors, d’ici cinq jours, j’ai bien le temps de me mettre au courant… Et quelle bonne surprise pour lui quand il reviendra ! Comme je serai contente ! Alors je prends place à son bureau. Ça va tant m’amuser ! D’abord on ouvre le courrier, n’est-ce pas ? Quel tas de lettres !… Je commence : « La maison Béran prie M. Thielle… » Mais nous verrons après le détail. Je vais d’abord tout ouvrir, et puis nous classerons et vous m’expliquerez…
Frémissante de plaisir elle décachetait vertigineusement les lettres. M. Valoral la regardait. Il était terrifié à l’idée de l’immense surcroît de travail qu’une telle aide allait lui infliger. Il n’osait rien dire, sachant que M. Thielle éprouvait de l’extase pour chacun des caprices de la jeune femme, et, du reste, il pensait que celle-ci, au bout d’une heure, en aurait assez et passerait à une autre fantaisie.
Tout à coup il la vit tressaillir. Une lettre, qui n’avait pas l’aspect commercial, tremblait au bout de ses jolis doigts.