Jacques Férial éprouvait une gêne à surprendre ainsi, brusquement, dans sa misère, ce compagnon de jadis que la vie avait traité si différemment qu’elle ne l’avait traité, lui ! Peut-être redoutait-il aussi de trouver en Martelan un quémandeur inlassable que sa bienveillance déchaînerait. Il ne se nomma pas, sachant bien qu’après tant d’années — et maintenant glabre et massif, alors qu’il avait été maigre et barbu — il ne serait pas reconnu.
— Je suis collectionneur, répondit-il ; le Dr Moraud, qui m’a soigné, m’a dit avoir vu ici quelques esquisses très intéressantes et je voudrais…
— Le Dr Moraud s’est intéressé à ma maladie, qui est, paraît-il, curieuse, et aucunement à mes esquisses, interrompit Martelan. Mes esquisses n’existent pas, l’eau les pourrit, il pleut à travers le toit !… Vous ne savez pas ce que je brûle là ? ajouta-t-il en brandissant un bout de bois blanc qu’il fourra dans le petit poêle. C’est mon chevalet ! A quoi bon un chevalet ? Pour peindre, sans parler des toiles et des couleurs, il faut avoir chaud et manger tous les jours. Moi, je ne peins plus depuis longtemps. Je laisse ça aux autres… aux malins !…
Il ricana, ce qui le fit tousser. Mais comme son visiteur allait prendre la parole, il reprit :
— Non, monsieur, n’insistez pas ! Je ne sais pas si c’est de vous ou de moi qu’on s’est fichu en vous envoyant ici. Je crois plutôt que c’est de vous et c’est une sale blague qu’on vous a faite ! Un bon conseil : remontez dans votre voiture — vous êtes certainement venu en voiture, vous êtes un homme chic, ça se voit — et filez chez quelqu’un d’important, d’arrivé, de décoré, de subventionné, de tout ce que vous voudrez !… Un type comme Jacques Férial, par exemple ! Croyez-moi, allez-y ! Ça sera cher, mais vous en aurez pour votre argent… Du reste, c’est de ma peinture que vous voulez ? Oui ! Et bien ! allez chez Jacques Férial !
— Qu’est-ce que vous voulez dire ? demanda le visiteur, qui avait eu un mouvement de surprise.
— Ce que je veux dire ?…
Martelan s’était dressé dans sa couverture qui glissait. Surexcité, il gesticulait et sa voix rauque haletait.
— Je veux dire que la peinture de Jacques Férial est à moi ! A moi, entendez-vous ! A moi ! Je le connais, Jacques Férial, et il me connaît ! Nous avons, côte à côte, dans le même atelier, vécu et travaillé pendant près de dix ans ! Et pendant ces dix ans, il m’a surveillé, observé, étudié, espionné sans relâche, pour s’approprier mes procédés, s’assimiler mon tempérament d’artiste, copier ma manière ! Oui, monsieur ; à vingt ans, à l’âge des enthousiasmes fous, des aspirations généreuses, des nobles rêves, il a eu cette sournoise habileté, ce calcul vil, de s’attacher pour le détrousser, au mieux doué de ses camarades ! Et moi, confiant, imbécile, j’avais pour lui une amitié fraternelle, je lui expliquais mes théories, mes plans, mes rêves, je le guidais, je le conseillais ! Je lui ai appris tout ce qu’il sait. Il m’a volé tout ce que j’ai créé ! C’est ça l’envers de sa gloire ! Et il a réussi parce qu’il a de la patte, parce qu’il est adroit, parce qu’il est un imitateur hors ligne, parce qu’il est pillard, parce que, en outre, tous les moyens lui sont bons pour se pousser, s’imposer, faire sa réclame ! Pendant que je rêvais mes œuvres, que j’étudiais encore, cherchant le mieux, il me devançait et prenait ma place en me copiant servilement. Et il a triomphé, et il gagne cent mille francs par an, et il est illustre pendant que moi je crève !
Une nouvelle quinte de toux l’interrompit et quand ce fut calmé, sans autre transition, il jeta à son visiteur :