— Non. Maintenant il n’y a plus de danger. Mais, dans ce temps-là, je n’ai pas pu me décider… Je n’ai pas pu… Et puis, je pensais à toi, à ton avenir… J’ai commencé par remettre à plus tard. D’année en année, j’ai hésité, reculé… sans avoir le courage… Moi, j’avais été pauvre, tu comprends. J’avais vu la misère à la maison… Mais toi, Louis, il faut… Les Blanchard… c’est à… à eux… Il faut…

La voix du vieillard, qui s’embarrassait depuis quelques instants, subitement s’éteignit, la lucidité disparut de ses yeux, il sembla s’affaisser davantage sur lui-même et retomba dans l’immobilité et dans l’inconscience du monde extérieur.

Louis Marville remit rapidement le testament dans le coffre qu’il referma. Puis il sonna et, quand la garde fut revenue, il s’assit en face du foyer. Il se sentait accablé. Il regardait le feu, il regardait à travers la fenêtre les branches chargées de neige, il regardait la garde qui préparait une tisane, il regardait le vieillard immobile. Il ne comprenait pas ce qu’il voyait. Il souffrait. Trois cent mille francs… Et soudain il pâlit davantage en songeant aux intérêts depuis tant d’années. L’exagération de son angoisse lui montra sa fortune détruite, l’œuvre de sa vie renversée, son pouvoir anéanti. Rendre cet argent lui semblait monstrueux, et pourtant sa probité, jamais tentée, avait toujours été intransigeante… Il avait de la pitié et de la haine pour ces Blanchard spoliés… L’idée que la faute de son grand-père, non réparée par son père, devait être expiée par lui le révoltait.

On vint l’avertir que le dîner était servi. Machinalement, plongé dans son tourment, il descendit. Dans la salle à manger, auprès de la table luxueuse, sa femme et ses deux fils l’attendaient.

Une pensée soudaine le fit tressaillir. Son visage contracté se détendit, se pacifia ; son regard sombre s’éclaira en s’arrêtant sur les deux garçons.

— Je leur dirai, murmura-t-il, soulagé. Oui, c’est cela. Je leur dirai plus tard… C’est eux qui décideront… plus tard…

Et il savait, sans se l’avouer, que ce plus tard ne viendrait, pour lui aussi, qu’au moment où rien ne pourrait plus lui appartenir.

MONSIEUR TROSSEPOTTE

Mme Trossepotte lui avait permis de rentrer à minuit et quart, mais la réunion finit plus tôt qu’on ne croyait et M. Trossepotte, se trouvant dans la rue à onze heures dix, ne sut pas résister aux instances de ses trois amis, Duparc, Chandon et Gelvet, qui l’entraînèrent dans une immense brasserie de la place Clichy.

M. Trossepotte, dans la brasserie, entra, effarouché et le cœur battant, car de telles débauches lui étaient interdites. Il se posa au bord d’une chaise, garda son parapluie entre ses jambes et demanda une camomille.