— Voilà : j’ai quelque chose à te dire… à te révéler… Mon Dieu, c’est difficile… Tu te souviens de mon père ? Oui, de ton grand-père ?
— Sans doute, je m’en souviens, affirma Louis Marville, étonné.
— Tu sais comment il a commencé sa fortune, notre fortune. Il avait passé la moitié de sa vie sans réussir à rien, malgré ses efforts et son intelligence ; il s’était débattu contre la pauvreté, il avait essayé de tout jusqu’au jour…
— Jusqu’au jour où il a eu l’héritage du cousin Vautier, les trois cent mille francs qui lui ont permis de fonder la première fabrique. Oui, je sais…
— Eh bien, — la voix du vieillard n’était plus qu’un chuchotement — eh bien, l’héritage du cousin Vautier n’aurait pas dû appartenir à mon père… Mon père l’a… pris… s’en est emparé… Tais-toi, écoute-moi. Le cousin Vautier avait un autre héritier, un neveu, Albert Blanchard, qu’il avait élevé, mais qui, par coup de tête, s’est brouillé avec lui et est parti à l’étranger. Alors le cousin Vautier, de colère, a fait un testament où il laissait toute sa fortune à mon père. Après il l’a regretté et, deux ou trois jours avant sa mort, il a, sans en parler à personne, rédigé un autre testament où Blanchard héritait… Ce testament-là, mon père, le jour de la mort du cousin, l’a trouvé et… l’a fait disparaître…
— Mais c’est fou ! c’est impossible ! c’est du roman-feuilleton ! cria Louis Marville. Voyons, père, réfléchissez…
— Parle plus bas, interrompit le vieillard. Je dis la vérité. Je ne divague pas. Le testament est là, dans mon secrétaire. Tiens, voilà la clé. Ouvre le coffre-fort. Il y a un double fond. Fais glisser la paroi. C’est cela. Le papier dans l’enveloppe de toile. C’est le testament. »
Il y eut un silence pendant que le fils lisait le document qui tremblait entre ses doigts.
— Tu vois, il n’y a aucun doute, reprit le vieillard. Alors Blanchard, toute sa vie, a traîné la misère. Il avait été élevé pour avoir de la fortune et il est devenu un déclassé. Il est mort depuis longtemps, mais il a laissé deux enfants : un garçon, qui est maintenant un petit employé sans le sou, chargé de famille, et une fille qui est institutrice… Alors… il faut réparer, tu comprends ?… Mon père m’a raconté tout cela quand il a été au moment de mourir… Et il m’a dit que c’était un poids qui pesait sur lui… Le remords, si tu veux… Enfin il m’a dit qu’il fallait réparer… Mais, à ce moment-là, nos affaires n’étaient pas encore sûres et tout l’argent était engagé dans les agrandissements…
— Comme maintenant ! interrompit Louis Marville.