« Je me suis mis en retard. Excuse-moi. Je rentrerai bientôt. »

Et c’était signé « Trosse », un petit nom d’amitié qu’elle avait quelquefois, dans les premiers temps de leur mariage et aux moments de grande expansion, donné à son mari.

Béante, elle laissa tomber le papier bleu. La fureur et la stupeur la suffoquaient. En face d’un événement aussi inconcevable, elle se demanda si son mari était devenu fou ou si c’était elle-même qui perdait la raison.

Elle attendit.

Trossepotte ne revint pas.

Les jours, les semaines et les mois passèrent sans le ramener. Six jours après sa disparition, Mme Trossepotte avait reçu de lui un second avis, simple et bref : On allait bien ; on partait en voyage. Alors elle avait essayé de faire une enquête. Elle apprit qu’il avait quitté la place qu’il occupait dans une administration et qu’il avait retiré de chez son banquier les 20.000 francs qui étaient son avoir personnel. Ses amis ne savaient rien ou ne voulaient rien dire. Mme Trossepotte ne put que continuer à attendre.

Un nouveau message lui arriva, venant de Paris même, après un silence de quatre mois. On avait voyagé. On allait bien. C’était tout. Alors Mme Trossepotte, que son impuissance affolait, se décida, bien que son amour-propre en souffrît cruellement, à faire insérer aux petites annonces un message ainsi conçu :

« Trossepotte, rentrez ! »

Ce fut en vain. Il ne rentra pas. Elle administrait sa fortune, vivait retirée et attendait. Pas une seconde elle ne songea au divorce. Trossepotte était à elle, elle le voulait, lui et pas un autre. Sa rage devint calme et pour ainsi dire résignée, à mesure que les mois succédaient aux mois et les années aux années.

Tout d’abord, Mme Trossepotte n’avait songé qu’à l’affreuse insulte que son mari lui infligeait et à la vengeance qu’elle en tirerait. Puis, de temps à autre, un sentiment nouveau lui vint qui l’étonna, et elle se surprit à se dire qu’il avait dû bien souffrir pour se résoudre à fuir ainsi. Elle se demandait aussi comment il vivait et s’il s’était refait un intérieur pour y trouver enfin le confort, la paix et les petits soins qu’il aimait tant et qu’il n’avait jamais eus. — Mais cela elle ne le croyait pas, car, régulièrement, des messages de Trossepotte lui parvenaient. On allait bien, on voyageait. C’était tout. Les années passèrent.