Il fouilla le mort, prit quelque argent qu’il trouva dans les poches et, le tenant par le collet, il le traîna vers le dehors. Bientôt on entendit un choc sourd et peu après il rentra.

— Ça y est ! Ce qu’il était lourd… Je suis vanné… Faudrait filer d’ici, mais j’en ai pas le courage. J’ suis en coton… Faut que j’ roupille. Bonsoir, la gosse ! Et, tu sais, essaie pas de t’esbigner… Tu te casserais le cou dans un trou… Du reste, tiens, j’ mets la planche en travers de la porte et j’ me couche contre… Comme ça, tu t’envoleras pas…

Il avait barré l’ouverture de la porte avec deux bouts de planche et s’était étendu par terre ; à peine avait-il achevé de parler que déjà il dormait.

La petite alla se blottir dans la paille, et elle y resta longtemps, immobile, les yeux ouverts dans la nuit profonde, à écouter le ronflement de l’inconnu et les grognements que lui arrachait un cauchemar tenace qui l’oppressait. Enfin, elle-même s’endormit.

Lorsque, dans le crépuscule froid du petit matin, elle s’éveilla, toute frissonnante de rêves affreux, elle crut rêver encore plus hideusement. Une face bestiale, couturée de cicatrices malsaines, était penchée sur elle. L’œil droit était crevé, l’œil gauche, tuméfié par un coup récent, luisait, jovial et cynique. La bouche édentée ricanait dans une barbe courte et sale.

La petite, avec un faible cri d’horreur, se rejeta en arrière, mais une main monstrueuse lui ferma les lèvres.

— Qu’est-ce que t’as ? chuchota la voix canaille, qu’elle reconnut bien. De quoi que t’as peur ? Je t’ai débarrassée du vieux… T’es contente, pas vrai ?… Tu verras, on sera heureux, nous deux…

Il rit et, se penchant, embrassa la petite. Elle voulut se reculer, mais le bras de l’homme, autour d’elle, était comme un lien de fer. Déjà il se relevait. Il était massif, presque difforme, la tête dans les épaules et les jambes torses. Il avait un pied bot qu’il lançait en avant comme un pilon quand il se déplaçait, et ses mains touchaient ses genoux.

Il regarda une tache brune sur le sol.

— C’est mauvais d’être ici, dit-il. Faut filer, et presto. C’te nuit j’étais trop crevé. Il y aurait eu la guillotine au bout, fallait que je dorme…