CHAPITRE VI
Organisation militaire de la Bosnie. — Les gouverneurs. — Le feldzeugmeister Appel et son état-major.
Le commandement du 15e corps d’armée et le gouvernement militaire de la Bosnie et de l’Herzégovine ont été exercés jusqu’à présent par quatre généraux de l’empereur.
Le premier, le feldzeugmeister Philippovic, est cet homme de guerre à la rude poigne de Croate qui fit la conquête du pays, et qui ne se gêna nullement pour faire sentir aux insurgés vaincus la loi rigoureuse du vainqueur. Lorsque le pays fut complètement pacifié, l’empereur François-Joseph ne voulut plus appliquer à ses sujets le régime sommaire : le Standrecht expéditif, qui formait la base du système Philippovic. Le feldzeugmeister, couvert des marques de la distinction impériale, rentra donc à Prague, où il exerçait toujours les fonctions de commandant militaire de la Bohême. Il fut remplacé à Sérajewo par un général moins fougueux, et dont l’humeur patiente s’accordait mieux avec la mission humanitaire de l’Autriche. Le prince de Wurtemberg, qui avait pris une part si considérable à la conquête, installa au Konak de Bosna-Seraï l’heureux et habile pacificateur de l’Herzégovine ; le lieutenant général Joanovic fut adjoint au prince en qualité de suppléant. Joanovic, qu’une mort prématurée a enlevé, au mois de décembre 1885, à l’affection de l’armée entière, était, avec son beau-frère, le général Rodich, gouverneur de Croatie, l’officier autrichien qui connaissait le mieux la péninsule des Balkans ; grâce à une pratique de vingt-cinq ans, il savait le mieux aussi de quelle façon il fallait traiter, gouverner et administrer ces populations que les passions nationales et religieuses mettaient en ébullition constante. A différentes reprises, le commandant et plus tard colonel, Joanovic, avait pris part aux missions de paix et de conciliation ayant pour but de rétablir le bon accord parmi les populations chrétiennes et les Turcs. De 1865 à 1869, il avait rempli à Sérajewo les fonctions de consul général, et il était entré en relations très suivies avec les notables du pays. Sa façon d’être, simple et joviale, sa rondeur militaire, jointe à une grande finesse, ses saillies caustiques, lui avaient valu une popularité que renforçait encore sa renommée militaire, conquise sur maints champs de bataille, et que venait de consacrer sa difficile campagne de l’Herzégovine. On pouvait donc beaucoup espérer de son expérience et de son prestige au milieu des populations récemment soumises.
Par malheur le Slave Joanovic et l’Allemand Wurtemberg ne purent s’entendre sur une foule de points ; et ne voulant pas être responsable des mesures qu’il désapprouvait, le lieutenant général préféra se retirer.
L’empereur, bon appréciateur de ses services, lui accorda une compensation brillante : le gouvernement civil et militaire de la Dalmatie, un poste politique de la plus haute importance, qui permettait à son titulaire d’exercer son action sur les pays occupés, voisins de la Dalmatie. Le prince de Wurtemberg, général modeste et affable, administrateur de bonne volonté, ne garda pas longtemps ses fonctions, et céda bientôt le gouvernement au feldzeugmeister Dahlen, qui eut à réprimer l’insurrection de la Cricovice, aggravée dès le début par la désertion des gendarmes indigènes, et qui eut également à lutter contre des désordres administratifs auxquels mit un terme l’avènement de M. de Kallay au ministère.
Le ministère de la guerre semble avoir pour principe de changer assez fréquemment les gouverneurs généraux en Bosnie, peut-être pour éviter les inconvénients qui sont inhérents à l’exercice prolongé de charges aussi importantes, peut-être aussi pour donner à un plus grand nombre de généraux l’occasion de se distinguer à ce poste et de connaître les territoires occupés. En vertu de ce principe M. de Dahlen fut rappelé, et c’est M. le feldzeugmeister baron d’Appel qui, depuis trois ans, est à la tête du gouvernement.
Ce militaire, que j’ai eu l’occasion de présenter au lecteur en entrant en Bosnie, est âgé de soixante ans environ, et il a pris part depuis 1848 à toutes les grandes et petites guerres où le drapeau de la monarchie autrichienne s’est trouvé engagé.
Il appartenait à la cavalerie, et c’est dans un régiment de lanciers polonais qu’il fit les campagnes d’Italie contre Charles-Albert, et de Hongrie contre Kossuth. Dix ans plus tard, dans la guerre de l’indépendance italienne, le baron d’Appel servait sous les ordres du général Benedeck. Il se distingua dans une rencontre avec un fort détachement de cavalerie française, de façon à mériter la croix de Marie-Thérèse, qui n’est accordée que pour des actions d’éclat tout à fait particulières. C’est dans cet engagement qu’il reçut au-dessus de l’œil droit un furieux coup de sabre dont il porte encore les traces aujourd’hui, ce qui l’oblige à se garantir l’œil par la visière que j’avais remarquée lorsque je vis le général à Brod. A partir de 1859, le brillant officier de cavalerie, qui avait fait toutes ses preuves de bravoure personnelle, voulut approfondir théoriquement l’art militaire ; il se mit sérieusement à l’étude, et ne tarda pas à devenir un des officiers les plus savants de l’armée. Ses nouvelles aptitudes lui valurent un prompt avancement, et c’est aussi en raison de ses connaissances qu’il fut choisi comme gouverneur des territoires occupés. C’est qu’il faut là-bas des généraux qui sachent non seulement sabrer, mais qui sachent organiser et administrer.
Le domicile officiel du général est le « Konak » des anciens valis turcs, parmi lesquels il y avait de fortes têtes enturbannées, tels qu’Omer Pacha, le « grand capitaine » (Serdar Ekrem) et Ali-Pacha, qui devait trouver Sérajewo bien mesquin et bien petit à côté des capitales où il avait représenté son maître le Sultan. Ce Konak a été transformé à l’intérieur et garni de meubles européens à la place des éternels divans. La porte d’entrée, devant laquelle se promènent deux sentinelles, est flanquée de deux petites pièces de montagne, de véritables bijoux astiqués et propres comme des sous neufs, mais bien inoffensifs, puisque l’on a relevé les écouvillons.