Au premier étage, auquel conduit un bel escalier, sont installés les bureaux de l’état-major ; on y travaille ferme, chaque officier qui entre dans le « Stab » est envoyé pendant deux ans en Bosnie. Sous la conduite d’un chef tel que M. le baron d’Appel, ces jeunes gens ne manqueront pas de se former à bonne école.

Le second étage est réservé personnellement au commandant. La pièce principale est le salon d’attente, qui, dans les occasions extraordinaires, sert de salle à manger et de salon de réception. Une grande baie vitrée donne vue sur le magnifique panorama de Sérajewo avec ses maisons étagées les unes sur les autres et ses innombrables minarets et les hauteurs que couronne le « Castel ». De cet observatoire, rien de ce qui se passe dans la ville ne saurait échapper à l’œil vigilant du maître et de ses officiers d’ordonnance, dont l’un est installé à poste fixe dans cette pièce, chargé de recevoir et au besoin de faire patienter les visiteurs, ce dont il s’acquitte avec la plus parfaite courtoisie.

Je reconnais le fringant officier de hussards que j’avais vu à Brod, dans le cortège du commandant général. Nous faisons plus ample connaissance avec le capitaine de Vukelich, c’est le nom de l’officier. Il me raconte certains détails typiques sur l’excursion de l’archiduc Albert, qui a affronté non seulement la chaleur, la poussière des routes, la fatigue, mais aussi les discours interminables des moines franciscains, des popes grecs et de certains maires de village, qui voulaient faire preuve d’éloquence. L’archiduc écoutait jusqu’au bout sans sourciller, bien qu’il ne soit pas grand amateur de harangues.

Bien souvent, dit mon interlocuteur, j’avais peine à me retenir et à ne pas interrompre le fâcheux prolixe en lui disant : « Mais tais-toi donc, animal ! » Que voulez-vous, on n’est pas hussard pour rien.

Tandis que nous causions, d’autres visiteurs, désireux de voir le général, se réunirent également dans le salon d’attente. L’un des derniers survenants était un vétéran de l’armée autrichienne, le feld-maréchal lieutenant Lauber, du cadre de réserve. Une belle tête de soldat ! Cependant le costume civil qu’il porte ne jure pas avec sa physionomie. Il s’excuse de ne pas paraître en tenue, mais il voyage en touriste avec une petite valise à main qui aurait peine à contenir un uniforme.

« J’avais l’intention, me dit le général, de visiter une partie de la France, et j’avais pris à cet égard toutes mes dispositions, quand vous avez voté votre loi sur l’espionnage. Ma foi, je me suis vu appréhendé au corps, traîné au poste et peut-être traduit en justice… C’eût été un dénouement peu en rapport avec un voyage d’agrément… Alors je me suis décidé à parcourir la Bosnie, et j’ai eu le plaisir d’y rencontrer beaucoup de mes anciens compagnons d’armes. »

Les appréhensions du général Lauber, au sujet de l’application de la loi sur l’espionnage sont partagées par beaucoup d’officiers étrangers, qui oublient que les clauses inscrites dans notre nouvelle législation sont en vigueur depuis longtemps dans d’autres pays, et qu’il suffirait, pour éviter des malentendus, qu’un officier général d’une puissance amie comme l’Autriche, visitant la France, se présentât chez le général commandant la ville où il compte séjourner. Il sera accueilli de la façon la plus parfaite, en camarade, et n’aura plus rien à redouter. Quant aux officiers des puissances que l’on ne peut pas qualifier d’amies, si la nouvelle loi les tient éloignés des frontières de la République, y a-t-il lieu de s’en plaindre ? Nous discutions cette question, lorsque le feldzeugmeister, qui venait d’expédier le rapport et les affaires courantes avec son chef d’état-major, donna l’ordre de m’introduire. « Je suis très réjoui (hoch erfreut), me dit-il, de vous voir chez nous. Ce pays mérite d’attirer les visiteurs, et je suis persuadé que vous ne regretterez pas votre dérangement. L’armée a fait ce qui était en son pouvoir pour créer des voies de communication et frayer des routes au commerce, afin de donner autant que possible la prospérité aux habitants. Il s’agit maintenant de développer les ressources du pays et d’attirer ici les capitaux capables de les vivifier.

— La sécurité, demandai-je, est donc parfaite ?

— Elle est parfaite, vous vous en apercevrez facilement si vous parcourez l’intérieur. La population, qui avait été égarée par des meneurs fanatiques lorsque nous sommes entrés ici, a compris que l’Autriche n’avait d’autre but que d’établir un système régulier que les Turcs étaient impuissants à organiser. Il n’y a plus de résistance ouverte, ni même d’hostilité sourde. Chacun accepte les faits accomplis et en profite… Comme gouverneur militaire, je n’ai plus qu’une seule préoccupation : c’est d’en finir une bonne fois avec quelques bandes de brigands, peu nombreuses d’ailleurs, qui, de temps à autre, font une courte apparition dans certains districts éloignés de l’Herzégovine. Ils choisissent leur terrain d’opérations dans les territoires dont la population est encore indisciplinée et incapable de se plier à tout ordre légal régulier. Chez ces gens-là, le désordre est dans le sang ; ils ont vécu pendant quatre à cinq siècles, sans frein et sans lois, ils sont persuadés que c’est là l’état normal. Lors d’une tournée en Herzégovine, j’ai pris à partie un de ces éternels malcontents et je lui ai demandé de quoi il avait à se plaindre. Il m’a répondu avec une franchise de montagnard :

« Nos enfants, me dit-il, comprendront peut-être les avantages de votre système et les bienfaits de votre civilisation ; mais pour nous, c’est une gêne, c’est une contrainte. Nous n’acceptons aucun joug, nous voulons être libres sans aucune limite, et surtout garder nos armes, sans lesquelles la vie nous est impossible. » C’est au milieu de cette partie indomptable de la population que les brigands se cachent, sûrs de ne pas être dénoncés.