— Et parmi quels éléments se rencontrent ces brigands ?

— Ce sont pour la plupart des rebelles qui n’ont pas voulu profiter de l’amnistie, dont tous ceux qui se sont soumis pendant la première année qui a suivi l’occupation ont pu bénéficier. Aujourd’hui, le délai étant passé, ils ne pourraient rentrer chez eux sans risquer d’être arrêtés ! D’ailleurs, s’il est prouvé que le prisonnier n’a commis d’autre délit que d’avoir participé aux insurrections, nous le relâchons promptement ; c’est seulement dans le cas où il aurait commis des crimes de droit commun que l’instruction est poussée plus loin. Aussi ceux qui hésitent à revenir sont des particuliers qui n’ont pas la conscience nette. C’est généralement vers le mois de mai que ces messieurs nous honorent de leur visite ; alors commence ce que nous appelons la « campagne des brigands ». Ils ont passé l’hiver dans la principauté du Monténégro, qui leur accorde un asile qu’il serait difficile de justifier au point du vue du droit international et des relations de bon voisinage. Après avoir épuisé les provisions qu’ils ont pu mettre en lieu sûr pendant l’été précédent, ils viennent chercher du nouveau butin. Le principal objectif de leurs rapines, ce sont les troupeaux de moutons et de bétail qui, chaque printemps, sont envoyés dans les pâturages des hauts plateaux. Ce sont des terrains vagues, très boisés, où il est facile de se perdre, et très difficile de chercher un fugitif. Les bergers, de leur côté, ne s’empressent nullement de renseigner la gendarmerie, d’abord par peur de représailles, et aussi un peu par connivence.

Nous allons essayer cette année de rendre les poursuites plus efficaces en prenant certaines précautions. D’abord, les troupeaux ne pourront plus vaguer au hasard dans les terrains. Chaque berger a son emplacement désigné, délimité, qu’il ne doit pas quitter. Ces emplacements sont disposés en éventail, de façon à aboutir au blockhaus de la gendarmerie, qui est relié aux postes secondaires établis dans les montagnes par télégraphe et aussi par téléphone.

Ce qui nous fait espérer que le brigandage ne tardera pas à être extirpé, c’est que les bandes ne reçoivent pas de secours. Il n’y a pas de remplaçants pour les malandrins qu’une balle de fusil expédie dans l’autre monde. Après l’expédition qui vient d’être ordonnée, le brigandage aura atteint son terme, et je crois que l’Herzégovine sera aussi sûre que les pays les plus civilisés, où des meurtres et des vols se commettent aussi tous les jours.

En rentrant à l’hôtel après cette conversation, j’y trouvai une invitation à dîner au Konak pour le lendemain à deux heures et demie. Cela me valut l’honneur de faire la connaissance de Mme la baronne d’Appel, qui, depuis la nomination de son mari, a pris à cœur ses fonctions de gouvernante générale, en s’associant à cette partie de la tâche du feldzeugmeister, qui comporte, qui appelle même une intervention féminine. C’est ainsi que, dès à présent, Mme d’Appel se préoccupe d’envoyer à l’Exposition universelle de 1889 des produits de l’industrie locale capables de servir d’échantillons et de créer à cette industrie de nouveaux débouchés. Des commandes considérables ont été faites aux plus habiles ouvrières de l’Herzégovine, dans les districts qui comptent les brodeuses les plus renommées. Les tissus, les dentelles, les foulards qui seront expédiés à Paris attireront sans doute l’attention des curieux et des amateurs.

Les convives de Mme d’Appel étaient presque tous militaires ; je citerai l’ad latus du gouverneur et le feld-maréchal lieutenant de Bouvard, descendant d’une famille d’émigrés entrés au service impérial. Malgré cette origine, et bien que sa physionomie martiale et légèrement narquoise rappelle par beaucoup de traits le type classique de nos généraux, M. de Bouvard, chose assez rare dans la hiérarchie élevée de l’armée autrichienne, ne sait pas un mot de français. On attire particulièrement mon attention sur un général qui vient d’arriver de Hongrie, et qui passe pour un des officiers supérieurs les plus énergiques et les plus originaux de l’armée. C’est M. Galgoscy, que son allure très martiale et le grand dogue qui le suit partout, jusque dans le salon d’attente du gouverneur, n’ont pas tardé à rendre très populaire dans les rues de Sérajewo. Les autres convives assis autour de la table, dans le grand salon d’où l’on découvre le beau panorama de la Ville, étaient un général arrivé d’Herzégovine avec sa femme, et plusieurs officiers d’état-major, depuis le grade de lieutenant jusqu’à celui de colonel. Le menu est plantureux, et largement arrosé d’un excellent vin de Hongrie de choix (magyarader), auquel succèdent plusieurs rasades de champagne. Le service est fait correctement et militairement par les domestiques à livrée brune du gouverneur. C’est à la fin du repas que la conversation devient générale, ou plutôt que les entretiens particuliers de voisin à voisin se mêlent et se confondent. On s’aperçoit alors que le thème uniforme de ces entretiens a été fourni par le pays dans lequel on se trouve, et que tout le monde juge à son point de vue. En somme, les officiers ne se plaignent pas de leur garnison dans les territoires occupés, et un colonel d’état-major, mon voisin, fait remarquer combien les parents et amis des partants ont tort de plaindre ceux-ci lorsqu’ils sont appelés au delà de la Save. Le repas a duré environ une heure. On cause encore quelques instants dans le salon-boudoir de Mme d’Appel, et chacun se retire, laissant le gouverneur à ses affaires.

Depuis quatre ans environ, un coadjuteur civil (civil ad latus) a été adjoint au gouverneur militaire, afin de bien montrer que l’intention de l’Autriche n’est nullement de soumettre le pays à une dictature absolue d’état de siège. M. de Kallay avait choisi, pour ces délicates fonctions, un riche magnat hongrois, M. le baron de Nikolitsch[1], oncle du roi de Serbie. M. de Nikolitsch était pour ainsi dire l’élément décoratif de l’administration autrichienne. Il sait quelle tâche lui impose sa grande fortune, et il la remplit en véritable grand seigneur. Sa maison, montée sur un pied très luxueux, est le centre de la « société » de Sérajewo ; ses fêtes, ses bals, ses dîners, donnent à ceux qui y sont conviés l’illusion qu’ils habitent non pas une bourgade orientale, mais une grande ville, au milieu de tous les raffinements. Parmi les collaborateurs les plus actifs de M. le baron Nikolitsch, on cite M. le baron Kutschera, appartenant à une vieille famille de fonctionnaires, et qui naguère était premier drogman de l’ambassade autrichienne à Constantinople. La connaissance des langues orientales, la longue pratique des habitants et des mœurs de l’Orient, un esprit très délié, font de M. Kutschera un auxiliaire très précieux pour la tâche qui incombe à l’Autriche en Bosnie. M. de Kutschera s’est tout particulièrement occupé de la réglementation de la propriété civile et de l’établissement du Grundbuch, registre officiel de la propriété, qui fait foi dans toutes les contestations qui s’élèvent au sujet des terres vendues plus ou moins récemment. Les différents services administratifs et financiers ont leurs chefs et sont organisés d’après le modèle autrichien.

[1] Pendant l’impression de ce volume, M. de Nikolitsch a définitivement donné sa démission ; jusqu’à nouvel ordre, M. le baron de Kutschera a été chargé par intérim de l’administration civile, dont il était d’ailleurs la cheville ouvrière.

Un des premiers soucis du gouvernement autrichien, après la pacification, a été de régulariser autant que possible l’administration municipale de Sérajewo. Une fois ce pensum résolu d’une façon satisfaisante, les autres communes plus ou moins considérables n’avaient qu’à se modeler sur la capitale. Mais encore fallait-il que ce modèle fût réussi.

En principe, l’administration supérieure voulait laisser à l’édilité une liberté aussi complète que possible et concilier l’autonomie de la ville avec les nécessités de l’occupation. Il n’est jamais entré dans l’esprit des gouverneurs civils ou militaires de traiter Sérajewo en ville conquise et de faire litière dans les pays occupés, du self-government. Mais, en revanche, le gouvernement civil a voulu tenter une expérience en donnant à Sérajewo une organisation municipale copiée, presque en tous points, sur celle de la ville de Vienne.