Cette épreuve, qui avait ses dangers, comme toutes les innovations, a été couronnée de succès, et la machine municipale montée par les Autrichiens marche à souhait.

Par conséquent Sérajewo est doté aujourd’hui d’un conseil municipal où les nationalités et les confessions sont représentées dans une juste proportion. A la tête de cette municipalité se trouve, comme de juste, un maire de confession musulmane et un vice-président serbe de nationalité, et grec oriental de religion. Les attributions de la municipalité sont les mêmes qu’à Vienne et à Paris, depuis que l’autonomie a été restituée, ou plutôt accordée, à la grande capitale.

La police est toute municipale ; on a eu l’idée de donner aux sergents de ville exactement le même costume que portent les gardiens de la sûreté à Vienne : pantalon de drap bleu, tunique foncée de même couleur, de coupe à demi militaire et à demi administrative, képi à large visière ; comme arme, un sabre de cavalerie de calibre respectable, et comme signe distinctif, une large plaque de cuivre poli et luisant, passée autour du cou et supportant le numéro d’ordre de l’agent.

Il existe pourtant une modification. Les gardiens de confession musulmane portent le fez au lieu de la casquette qui sert de couvre-chef aux agents du culte chrétien.

Le bourgmestre de Sérajewo n’est pas le premier venu. Tout d’abord, Mustaï-Bey frappe les regards par sa haute taille, la régularité de ses traits orientaux, et ensuite par la dignité de son attitude, dignité exempte de pose et toute naturelle. C’est un de ces Turcs majestueux et doux, tels qu’on se plaît à se les représenter après avoir lu quelques « Contes des mille et une nuits ». Haroun-al-Raschid le grand Sultan devait être aussi beau, aussi grand et aussi fort, il devait marcher et se mouvoir avec cette grâce toute virile. Mais ce n’est pas à Haroun-al-Raschid, personnage hypothétique et appartenant au domaine de la fantaisie seulement, que le premier bourgeois de Sérajewo ressemble.

Dans l’accentuation de ses traits, où le caractère oriental se mêle à je ne sais quelles réminiscences italiennes, dans ce nez busqué, dans cette barbe grisonnante et coupée de près, mais surtout dans certains gestes, dans certains mouvements et certaines démarches, on a de l’aversion comme si on avait devant soi un revenant, mort français, et revenu sur terre sous la carapace d’un Osmanli. Imaginez-vous Gambetta, bien portant, dans tout l’éclat de sa vigueur, coiffé d’un turban blanc et drapé dans un ample cafetan de soie entr’ouvert et laissant voir le pantalon et la redingote à l’européenne, mais de mode un peu surannée.

Mustaï-Bey passe pour un des plus riches propriétaires de la Bosnie. Il raconte volontiers, ou l’on raconte, qu’il peut aller de Sérajewo à Constantinople par la vieille route, en couchant chaque nuit sur une de ses terres. Mais en homme avisé, le bourgmestre préfère, quand il va à Stamboul, user du sleeping-car et des bateaux à vapeur. Les revenus du bourgmestre, comme ceux de la plupart des propriétaires du pays, consistent en vente de bestiaux et de prunes, de ces prunes qui poussent dans des clos d’une étendue infinie, et que l’on expédie par barils, jusqu’aux Indes et jusqu’en Amérique.

Un journaliste viennois fort aimable, excellent écrivain, mais un peu enclin à l’exagération, m’avait affirmé que Mustaï-Bey disposait d’une fortune de 40 à 50 millions. Il n’y a qu’un zéro à retrancher ; mais même après cette amputation il reste au bourgmestre de Sérajewo plus que la médiocrité dorée et de quoi faire largement face aux frais de représentation que l’on pourrait exiger ou attendre du premier magistrat d’une ville qui est le chef-lieu de deux provinces. La famille de Mustaï-Bey est une des rares familles d’origine vraiment turque, c’est-à-dire asiatique, qui soient restées en Bosnie après l’occupation. Et encore cette exception se rapporte personnellement au bourgmestre. Son père, musulman de la vieille roche et très orthodoxe, avait rempli des fonctions politiques très importantes. Il avait même été sous-gouverneur pendant une période critique. La fierté de l’Osmanli ne pouvait accepter la domination étrangère, autrichienne ou autre. Tandis que son fils se plaçait nettement à la tête des notables décidés à s’entendre avec les Autrichiens, et à collaborer avec eux à l’établissement d’une ère nouvelle, le vieux Hadji préféra partir pour Stamboul. Il y resta jusqu’à sa mort ; mais à plusieurs reprises il vint voir sa chère ville de Sérajewo et embrasser son fils, auquel, malgré les divers griefs politiques, il portait la plus grande affection.

C’était fête dans la ville quand le « Vieux » arrivait, et qu’on allait le quérir à la gare en grande pompe pour le conduire en ville, en calèche à quatre chevaux, avec une escorte d’honneur fournie par ses amis. Maintenant le « Vieux » est allé goûter la félicité que Mahomet promet aux siens, lorsqu’ils ont fidèlement suivi sa loi ici-bas, et Mustaï-Bey est resté chef de la famille.

Le bourgmestre ne parle en véritable lettré turc que le bosniaque, le turc, l’arabe et le persan. Je n’ai pu m’entretenir avec lui qu’à l’aide d’un interprète très aimable et très empressé, dont je parlerai tout à l’heure. Mais de tous côtés on m’a vanté l’esprit de justice et les tendances progressistes qui animent le chef de la communauté de Sérajewo. Il est tout à fait libéral d’opinion, et appelle ardemment tous les bienfaits de la civilisation, qui doivent faire de Sérajewo une ville européenne. Il accueillerait avec joie un Haussmann réformateur, et le jour où la lumière électrique rayonnera du haut des minarets, le digne maire verra se réaliser un rêve audacieux qu’il caresse depuis longtemps. Ces idées progressistes n’empêchent pas Mustaï-Bey d’être un musulman très pieux, suivant à la lettre les prescriptions du rite. Il a toujours éloigné de ses lèvres le calice rempli de vin, et sa plus grande orgie est de boire de temps à autre un bock de bière. Il jeûne avec une rigoureuse componction pendant le Ramazan, et lorsqu’il se promène à travers les rues de Sérajewo ou au milieu des provinces de son domaine, il défile entre ses doigts le chapelet de grains de corail.