En effet, lorsque Omer-Pacha demanda l’évacuation de Donga par les Monténégrins, conformément aux stipulations, il ne reçut aucune réponse, et immédiatement il passa à l’action. Après des combats meurtriers où la victoire hésita entre les deux partis en présence, les Turcs se trouvèrent devant les portes de Cettinje. Le médecin fut de nouveau envoyé auprès du prince Nicolas pour négocier la paix, il y réussit après cinq jours de démarches, et il parvint même à atténuer certaines conditions très dures et très humiliantes, imposées au prince par le vainqueur.
La campagne fut terminée, mais M. Kœltesch ne suivit pas son protecteur à Constantinople, où celui-ci allait retrouver toutes les splendeurs attachées à sa dignité et toutes les voluptés raffinées de la vie orientale. M. Kœltesch s’était pris d’affection pour la Bosnie ; il trouvait avec raison une ressemblance frappante entre le paysage alpestre dont la capitale de la Bosnie est le centre, et ses montagnes du Jura. Au lieu de rentrer à Stamboul, notre médecin s’établit à Sérajewo avec sa famille, car il avait épousé une arrière-petite-fille de Justinien, et il en était résulté une souche assez nombreuse de Helvéti-Byzantins. Mais là encore la protection ou plutôt la reconnaissance d’Omer-Pacha ne lui manqua point. Grâce à l’influence du serdar, il fut nommé secrétaire politique des Valis de Bosnie, et il remplit ces fonctions sous les différents gouverneurs qui habitèrent le Konak de Sérajewo de 1862 à 1875. On peut dire que pendant ce laps de temps le médecin suisse fut le truchement, l’intermédiaire, entre le gouverneur et la population et entre le gouverneur et le corps diplomatique. Son autorité était augmentée de l’expérience, et connaissant à fond la Bosnie, il était appelé en conseil dans les cas difficultueux par les valis qui changeaient très souvent, selon la mode des pachas turcs et des préfets français, qui se succédaient à de courts intervalles. L’importance politique et les services rendus par le médecin suisse ne furent pas reconnus et admis par les Turcs. Seulement, en l’année 1875, l’empereur François-Joseph parcourant la Dalmatie et une partie de la Bosnie, un célèbre diplomate, Ali-Pacha, vint saluer François-Joseph. Il emmena le docteur Kœltesch en qualité d’interprète, et cette excursion valut au jurassien la croix de commandeur de François-Joseph. Peu de temps après, M. Kœltesch, qui ne voulait pas prendre parti pour l’oppression turque dans la lutte engagée entre la Porte et les peuples slaves des Balkans, donna sa démission, tout en demeurant à Sérajewo. Pendant les années critiques de 1876, 1877 et 1878, les Valis eurent recours à ses offices et à ses conseils. Il fut encore appelé à Stamboul pour conférer avec Rechid-Pacha, grand vizir, sur la situation ; il conseilla de s’entendre avec le Monténégro, mais il ne fut point écouté. Depuis, M. Kœltesch, que toute la jeunesse de Sérajewo appelle « père », sans distinction de nationalité ni de culte, vit dans sa chère Bosnie en philosophe et en patriarche, pratiquant la médecine et faisant tout le bien qu’il peut.
CHAPITRE VIII
Précis de l’histoire de la Bosnie. — Ses mœurs et coutumes.
La première fois que le nom de Bosnie apparaît dans l’histoire, c’est au début du XIe siècle. Il y avait alors dans le pays conquis autrefois par les Romains, et qu’à cause de ses mines ils appelaient la « contrée argentée », une population particulièrement belliqueuse que l’on appelait les Boses. C’est de cette race que furent issus les premiers princes indigènes du pays qui régnèrent sous le nom de bans. Peu à peu, la Bosnie et l’Herzégovine furent rattachées indirectement à l’empire d’Allemagne ; Frédéric IV ayant eu à se louer de son vassal Szepar, le nomma à titre d’honneur « gardien du tombeau de Sawa ». Les bans de Bosnie se sentirent de l’ambition. Ils guerroyèrent contre leurs voisins et se firent proclamer rois. Il devait sembler que cette contrée inculte et éloignée de tous les centres importants ne devait point participer au mouvement général des esprits dans l’Europe de cette époque.
Erreur complète. Les luttes religieuses les plus ardentes mirent la Bosnie au diapason des grands États ; elles firent du pays le théâtre des combats les plus acharnés et des scènes d’horreur qui signalèrent au moyen âge les rivalités inspirées par la foi fanatique. Les princes de la Bosnie avaient hésité longtemps vers quelle variété du culte chrétien ils devaient se tourner, s’ils devaient choisir le rite grec-uni ou rester fidèles à l’autorité papale. L’hésitation dura toujours, puisque, en ce moment encore, la population chrétienne du pays est partagée entre les deux rites.
Les papes cependant ne voulaient point que le pays échappât à leur influence. Un événement allait leur faciliter l’œuvre qu’ils méditaient depuis longtemps. On sait quel fut le sort des malheureux hérétiques de France, les Vaudois, ces précurseurs du protestantisme. Taillés en pièces, brûlés et massacrés de la façon la plus odieuse, les partisans de la secte n’étaient plus représentés que par quelques rares fugitifs.
Pourchassés à travers l’Europe, ayant partout le bûcher en perspective, ces infortunés arrivèrent d’étape en étape jusqu’en Dalmatie, où florissaient alors les républiques municipales de Zara et de Raguse. De là ils gagnèrent l’Herzégovine et la Bosnie, et se crurent enfin en sûreté, au milieu d’une nature sauvage et presque inaccessible. Mais ils avaient compté sans la rancune tenace de Rome. Une bulle du pape chargeait formellement le roi apostolique de Hongrie d’extirper l’hérésie « dans les pays au delà de la Save », jusqu’à ce qu’il n’en restât nulle trace. L’ordre des moines franciscains établi dans les couvents, et déjà populaire, était chargé d’assister, au point de vue intellectuel, les exécuteurs des ordres venus du Vatican.
Les rois de Hongrie cherchaient depuis longtemps un prétexte plus ou moins plausible pour intervenir en Bosnie. Déjà Coloman s’était fait proclamer, vers l’an mil, roi de Bosnie et de Croatie, et il avait réalisé par une conquête passagère ses idées ambitieuses. Maintenant qu’ils avaient le prétexte de lutter pour la Sainte Église et que leur cause symbolisait la Vraie Foi, les souverains magyars n’eurent à s’imposer aucune retenue. Si le pays ne fut point annexé, les rois de Bosnie devinrent les humbles vassaux des rois de Hongrie, et ils furent obligés de se prêter à l’extirpation des hérétiques. On vit alors pendant plus de cinquante années les bûchers se dresser en permanence sur les places publiques de Travnik, de Jaïce et de Mostar ; les espions d’une inquisition ombrageuse et sanguinaire fouillaient partout, à la recherche des hérétiques. Un vague soupçon suffisait, et c’en était fait de la victime.
A quoi bon décrire ces scènes d’horreur, ces supplices qui ravagèrent une contrée de mœurs fort simples et presque patriarcales ? L’histoire du fanatisme et de ses excès est écrite partout dans les mêmes caractères de sang !