Grâce à ces procédés, l’Église catholique gagnait du terrain, les églises se multipliaient, et de tous côtés s’élevaient des couvents de moines franciscains. Les bons pères devinrent à cette époque les véritables éducateurs des catholiques de la Bosnie — et ils ont su se maintenir dans cette position.
Il est vrai que depuis le temps des Vaudois leur humeur est devenue plus tolérante, leur fanatisme s’est émoussé. Ce sont — s’il est permis de se servir de cette expression sans manquer de respect à des moines — d’assez bons diables, qui, tout en songeant au salut de l’âme de leurs ouailles, boivent, jouent et s’amusent volontiers avec elles. Ils ont toujours su d’ailleurs bien se mettre avec tout le monde, même avec les Turcs.
Aux XIIe et XIIIe siècles, la Bosnie eut ses jours de gloire et de grandeur sous ses propres rois, dont les chants nationaux rappellent encore aujourd’hui les hauts faits. Mais le torrent dévastateur de l’islamisme se répandit sur cette contrée dès les premières années du XVe siècle.
Le conquérant Mahmoud vainquit le roi de Bosnie en 1460, et il décapita de sa propre main le malheureux monarque. Plus de 30,000 guerriers faits prisonniers furent massacrés, et toute la jeunesse du pays fut conduite à Constantinople et en Asie. Quant aux femmes et aux jeunes filles, on en fit un choix pour le harem du Sultan et de ses vizirs, et 30,000 autres furent vendues aux marchés d’Andrinople, de Brousse et du Caire. Beaucoup de Bosniaques embrassèrent dès cette époque la foi musulmane, pour gagner les bonnes grâces ou tout au moins l’indulgence des terribles vainqueurs.
Cependant, malgré la défaite, les Bosniaques, habitués à une longue indépendance, impatients du joug qui venait de leur être imposé, espéraient toujours la délivrance. Ils ne perdirent courage qu’après la conquête de la Hongrie, et lorsque les bannières surmontées du croissant se promenèrent le long du Danube jusqu’aux bastions de Vienne. C’est sur le champ de bataille de Mohœsc que le sort de la Bosnie fut définitivement scellé ! Alors beaucoup d’indigènes embrassèrent l’islam et obtinrent de grands avantages des sultans, que cette conquête des âmes hérétiques ne flattait pas moins que la prise de possession du pays leur avait causé de satisfaction.
C’est alors que l’on vit s’organiser cette aristocratie féodale des begs, qui bientôt devinrent sans pitié pour leurs compatriotes qui n’avaient pas voulu renier leur croyance et qui furent réduits à cette misérable condition que résume fort bien le mot de rajah (troupeau). L’oppression des begs fut aussi dure, aussi dégradante, aussi spoliatrice qu’aurait pu l’être celle de véritables Turcs venus d’Asie.
Bien souvent les chrétiens opprimés et dépouillés invoquèrent, mais vainement, l’intervention du vali du Sultan ; parmi ces hauts fonctionnaires, un seul se fit remarquer par son esprit de justice et par sa loyauté ! C’est Ghazy-Chousref Beg, le troisième gouverneur après la conquête. Brave comme un lion à la guerre, très versé dans le Coran et les Livres saints, ayant puisé dans cette étude des doctrines libérales et surtout des principes de tolérance, Chousref n’admettait pas que la différence des religions donnât le droit aux musulmans d’opprimer les chrétiens, pas davantage les juifs, auxquels il donna asile et protection. Il a laissé aujourd’hui, plus de quatre cents ans après sa mort, des traces de son administration qui sont tout à son éloge : des hôpitaux, des fontaines et l’organisation de la bienfaisance ; c’était un philanthrope. Aussi a-t-on gardé pieusement sa mémoire, et si des statues ne lui ont pas été élevées, puisque la loi du Prophète l’interdit, on entoure des soins les plus touchants sa tombe, que renferme un mausolée construit dans la cour de la plus grande mosquée de Sérajewo. Un vali turc, ami du genre humain, l’exemplaire est rare et mérite tous les honneurs qu’on lui rend !
Jusqu’à la fin du XVIIe siècle, la Bosnie ne fait guère parler d’elle, noyée dans l’immense océan des possessions turques. Mais voici qu’un adversaire redoutable de la maison d’Osman se lève à l’horizon vers l’ouest et ne tarde pas à briller du plus aveuglant éclat, enrichissant de prouesses innombrables les annales militaires de la maison d’Autriche. Le prince Eugène de Savoie, ce fils de la belle Olympia de Mancini, cet enfant de Paris jeté hors de son pays et de sa carrière par l’animosité du rancunier Louvois, devint également redoutable au Sultan et à Louis XIV. Il chercha sa fortune en Autriche et se distingua tout d’abord à la bataille sanglante que Sobieski et le prince de Lorraine livrèrent en 1684 sous les murs de Vienne. Le siège de cette capitale terriblement menacée dut être levé, et la magnifique armée turque y fut détruite presque complètement. Deux années plus tard, Eugène de Savoie, qui avait combattu sous Vienne en simple volontaire avec quelques autres gentilshommes français, était colonel à la prise de Bude, dont le deux-centième anniversaire vient d’être célébré par une belle exposition historique. C’est à partir de cette époque que l’on commença à parler de lui, et, bientôt après, placé à la tête d’une armée impériale, il s’emparait de toutes les forteresses que les Turcs occupaient dans le Banat, et il refoulait le croissant au delà de la Save.
Stimulé par ses succès, le prince Eugène le noble chevalier, comme on l’appelle dans les légendes et les complaintes relatives à ses hauts faits, ne put résister à la tentation d’une promenade à main armée sur le territoire ennemi. A la tête de quinze mille cavaliers hardis et décidés à tout braver, il se lança dans l’aventure. Ce ride fut rapide, foudroyant, fantastique. Le prince, sa suite et son armée allèrent tout d’une traite jusqu’à Sérajewo, saccageant tout sur leur passage, brisant les obstacles, acclamés de tous côtés par les populations chrétiennes, qui respiraient librement pour la première fois depuis des siècles et qui s’habituèrent à considérer l’aigle à deux têtes et l’étendard jaune de la maison de Habsbourg comme un emblème de délivrance ; et c’est de cette époque que datent les premières sympathies des populations pour la famille impériale. Les Turcs, épouvantés, s’étaient enfuis dans les montagnes et en Roumélie. Le prince put envoyer à Vienne des trophées et un butin considérable, parmi lequel se trouvaient des petits chevaux nerveux et agiles que l’empereur Léopold affectionnait beaucoup, car il ne manqua pas de remercier chaudement son féal lieutenant de ce présent. L’entrée à Sérajewo eut lieu avec une grande solennité. Les cavaliers d’Eugène avaient revêtu leurs casaques surchargées de broderies, leurs baudriers étincelants, leurs cuirasses et leurs armures historiées. Les hussards, surtout, firent sensation par leur costume resté traditionnel. Quant au général, celui que l’on appelait jadis à ses débuts en France « le petit abbé », il avait bonne mine sur son grand cheval.
Au début de ce siècle, le système féodal s’épanouissait en Bosnie. La terre appartenait aux agas (seigneurs), qui considéraient les paysans, surtout lorsqu’ils étaient chrétiens, comme leurs serfs. Et pourtant on ne saurait appliquer ce terme, dans l’acception rigoureuse qu’il avait au moyen âge, aux campagnards bosniaques. Le Kmète n’est point, en droit du moins, un serf : c’est une sorte de fermier héréditaire dont la situation n’a jamais été bien exactement définie et ne l’est pas encore aujourd’hui.