Mais le fait est que dans le bon temps où les agas étaient maîtres du pays, la condition du Kmète était très misérable. Il était tenu de payer au seigneur la trentina, soit le tiers de son revenu ; mais l’aga, s’il en avait la fantaisie, augmentait cette redevance et ne se gênait pas de la porter au double. Mais ce n’était pas tout : un beau jour le seigneur quittait son aire, bâtie presque toujours au sommet d’une montagne, pour descendre dans la plaine et se faire héberger par le paysan. Il fallait donner à cet hôte peu désiré le meilleur lait, les plus beaux fruits, et tuer en son honneur les brebis les plus plantureuses et les poulets les plus gras. C’est seulement après avoir mis à sec le grenier, les étables et la basse-cour du pauvre Kmète, que le seigneur s’en allait dans une autre ferme ou rentrait dans son castel, pour revenir au bout de six mois ou d’un an, lorsque les provisions avaient été renouvelées. Le reste du temps l’aga le passait à la chasse, poursuivant les daims, les ours, les chamois, ou dénichant les aigles. C’était, avec ses porte-arbalètes, ses fauconniers, sa meute choisie, le véritable châtelain du moyen âge.

Parfois le Sultan expédiait un firman de recrutement. Le seigneur arrivait alors avec cinq, dix, ou quinze de ses Kmètes tout équipés et montés, et partait en guerre pour le plus grand honneur et profit du Croissant.

Mais il ne se regardait nullement comme obligé de répondre à l’appel de Sa Hautesse ; s’il préférait rester chez lui, il ne se gênait nullement, car le vali résidant à Carlowitz ou à Trawnik lui en imposait fort peu. L’aga, fier de ses privilèges, résolu à les défendre par les armes, qui ne le quittaient jamais, ne considérait le Sultan que comme un suzerain éloigné et d’un pouvoir assez vague.

Le vali n’était qu’un fantôme plus ou moins richement payé. Tout au plus fallait-il s’assurer ses bonnes grâces par des cadeaux dont les rajahs faisaient les frais.

Il en fut ainsi jusqu’au règne de Mahmoud, le grand réformateur qui voulut assimiler la Turquie aux États d’Europe, tout en renforçant le pouvoir absolu des padichas. Mahmoud voulut accomplir en Bosnie l’œuvre de Richelieu et de Louis XIII, en abattant au profit de son pouvoir la force des grands vassaux. Mais les begs et les agas n’entendirent point de cette oreille-là : ils déchirèrent les firmans et massacrèrent les envoyés de Stamboul qui se présentaient pour s’assurer de l’application des réformes. Pendant trente ans, la Bosnie fut en état d’insurrection permanente. Mais les begs ne se bornaient pas à vaincre et à disperser les troupes du Sultan. Ivres de massacre et du pillage, ils passaient la frontière croate et commettaient d’innombrables actes de brigandage. A cinq ou six reprises, les généraux autrichiens durent envahir le territoire bosniaque pour y exercer d’énergiques représailles, et l’organisation militaire des provinces autrichiennes limitrophes de l’empire turc, cette œuvre des grands capitaines Eugène de Savoie et Merci, y trouva sa justification. Les habitants de ces territoires, soldats laboureurs, enrégimentés pour toute leur vie, étaient dans un qui-vive perpétuel, et tant que les divergences durèrent entre le Sultan et ses grands vassaux, ils cultivèrent leurs terres et gardèrent leurs moutons, la carabine en bandoulière et le sabre au côté.

En 1851 la Porte résolut de briser une fois pour toutes la résistance des begs insolents ; elle donna pleins pouvoirs à Omer-Pacha, l’ancien sergent autrichien devenu général et bientôt maréchal au service de la Turquie, et cette fois c’en fut fait de la féodalité bosniaque. Les fortins, les châteaux furent tous pris les uns après les autres. Quant aux défenseurs, ils périrent ou bien ils durent subir l’humiliation d’être conduits à Constantinople, les mains attachées derrière le dos et formant une longue chaîne dont les anneaux étaient rivés au cou de chacun. C’est dans cet équipage que les orgueilleux vassaux entrèrent à Stamboul pour y faire leur soumission au Grand-Seigneur et y écouter la lecture du Tanzimat dont ils avaient brûlé les copies.

Mais la pacification n’eut aucun résultat heureux pour les rajahs. Ils changèrent d’oppresseurs, l’oppression subsistait toujours : à la place des begs, les valis installés désormais à Sérajewo et non plus à Trawnik s’acquittaient parfaitement de cette tâche, s’ingéniant à arracher au paysan chrétien sa dernière pièce de bétail et l’humiliant de toute façon. C’est ainsi qu’une ordonnance fut remise en vigueur, prescrivant aux rajahs en voyage qui rencontraient un musulman, fût-il de la condition la plus infime, de descendre de cheval et d’attendre qu’il eût passé.

Des agitateurs venus de Russie et surtout du Monténégro essayèrent d’exploiter le mécontentement bien légitime des populations chrétiennes et de fomenter des troubles. Pendant longtemps leurs excitations restèrent stériles. La population de la Bosnie surtout était trop avachie, trop démoralisée pour tenter un effort. En revanche, les Herzégoviens, race montagnarde et guerrière, voisine d’ailleurs du Monténégro, se montrèrent plus entreprenants. Déjà pendant la campagne de 1861 contre les Principautés, campagne qui se termina aux portes de Cettinje, l’Herzégovine avait donné des signes incontestables d’hostilité, et sans la tactique d’Omer-Pacha les révoltés de Mostar et de Trebinje se seraient joints aux soldats du prince Nikta.

L’attitude d’Omer, les souvenirs qu’il avait laissés à Sérajewo terrifièrent les Bosniaques et les Herzégoviens. Ils n’osèrent bouger. Au contraire, le « serdar » réussit même à lever des bandes de spahis pour marcher contre le Monténégro ; mais ces troupes fort bien montées et équipées d’une façon assez romanesque ne rendaient pas de grands services. Elles tournaient bride et rentraient chez elles au moment de la bataille. Depuis l’échec de 1862, le prince de la Montagne Noire ne songeait qu’à prendre une éclatante revanche. Il était secondé avec ardeur — et soutenu financièrement — par la Russie. Celle-ci avait fini de se recueillir et méditait de poursuivre une nouvelle étape sur la route tracée dans le testament de Pierre le Grand.

L’année 1870-1871, qui apporta tant de changements, avait complètement anéanti le consortium d’alliés qui, en Crimée, avaient sauvé la Turquie, et qui, depuis Sébastopol, maintenaient plus haut que jamais le dogme de l’intégrité absolue de l’empire turc.