La France était impuissante, l’Angleterre ne se souciait pas d’affronter une lutte où elle aurait dû tirer seule les marrons du feu, et l’Autriche commençait à s’intéresser beaucoup plus aux chrétiens de l’empire ottoman qu’à l’existence de la monarchie turque. La satisfaction que la Russie obtint à la conférence de Londres, par l’abolition des principales clauses du traité de Paris, augmenta son prestige et donna une force plus grande aux agitateurs qui parcouraient le pays, prêchant l’insurrection. Celle-ci éclata en 1875, et la question d’Orient fut rouverte, comme le dit M. de Bismarck, « avec un peu d’Herzégovine ». C’est dans le Podgovitza et autour de Trebinje que retentirent les premiers coups de fusil qui devaient être le prélude de la guerre serbe, des batailles livrées en 1877 en Bulgarie et en Asie-Mineure — et peut-être des luttes plus terribles encore que l’on peut prévoir au milieu des complications actuelles, sans être accusé de pessimisme exagéré.

Cette insurrection avait commencé d’une façon assez vulgaire, par des querelles, d’abord insignifiantes, entre des cultivateurs et les aides du percepteur qui venaient faire rentrer les impôts manu militari. Autrefois, c’était la chose la plus facile ; mais, à présent, la population des deux sexes recevait l’agent du gouvernement à coups de fusil, et au lieu de monnaie, on lui envoyait des balles et des pierres. Ces bagarres augmentèrent dans des proportions sérieuses et se renouvelèrent presque journellement.

Il fallut renforcer la garnison de Mostar et envoyer des colonnes mobiles dans les districts des montagnes. De leur côté, les habitants semblaient prendre plaisir à la continuation de la lutte ; ils se réfugiaient dans des gorges inaccessibles et se fortifiaient. Les Turcs étaient dans l’obligation de recourir à la stratégie, et ils ne s’y montrèrent pas toujours très heureux, ni bien expérimentés.

Pendant toute l’année 1875, l’insurrection se propagea, mais si la Russie avait fomenté ces troubles, ce n’est pas vers le tsar que les insurgés regardaient, attendant des secours et la délivrance. Ils imploraient surtout l’assistance de l’empire austro-hongrois. Depuis son voyage en Dalmatie, l’empereur François-Joseph était l’homme populaire, le souverain respecté entre tous, dans la partie de l’empire turc qui confinait alors à ses États. Les généraux autrichiens Rodich, gouverneur de la Dalmatie, et Joanovich, qui pendant longtemps avait géré le consulat général autrichien à Sérajewo, étaient considérés par les rajahs comme leurs libérateurs obligés. Nous reprendrons tout à l’heure cette esquisse historique ; donnons d’abord quelques détails de mœurs.

Les habitants de la Bosnie, qui professent la religion musulmane, sont, comme nous l’avons déjà dit, fort attachés à leur culte ; ils vénèrent la mémoire du Prophète autant que leurs coreligionnaires qui habitent la Mecque, autour du tombeau de Mahomet, et pour eux le Coran est le Livre par excellence. S’ils consentent, dans les villes, à modifier leurs mœurs et à se moderniser sous quelques rapports, ils sont orthodoxes autant qu’on peut l’être en matière de religion. Le grand nombre de mosquées répandues sur le territoire bosniaque, et le soin avec lequel on les entretient, suffiraient à démontrer l’intensité de ces sentiments religieux. On peut dire que toute l’existence des musulmans de Bosnie est réglée sur le Coran.

Le Turc n’a pas de nom de famille. Pour distinguer les uns des autres les innombrables Osman, Mehemet, Mohamed (car le nombre des prénoms est également très restreint), on a recours à des qualificatifs, et souvent à des sobriquets. Ailleurs, on s’en fâcherait, en Bosnie on trouve tout naturel d’être appelé le Boiteux, le Borgne, le Bancal, etc. Il est vrai qu’il en est d’autres mieux favorisés qui se font nommer le Brave, le Lion, le Sage, etc. Cette absence de nom de famille détruit également toute filiation et tout orgueil de race ; d’ailleurs, sous la domination turque, et pendant longtemps, le Sultan s’était proclamé l’héritier de droit — du droit du plus fort — d’une certaine catégorie de Bosniaques dont il redoutait l’influence et la richesse. Un simple décret suffisait pour spolier les enfants ; et le détenteur de la fortune devait s’estimer heureux si, pour entrer plus tôt en possession de l’héritage, son légataire universel ne le faisait pas décapiter ou empoisonner.

Par conséquent, le musulman n’était pas stimulé, comme l’Européen, par la perspective d’assurer le sort des siens et de fonder le bien-être d’une série de générations. A quoi bon travailler, se remuer, se donner tant de peine, puisque les siens ne profiteraient pas de ses efforts ? De là l’apathie de la population musulmane, l’absence de toute initiative dont on commence à se départir aujourd’hui que, sous la protection des lois autrichiennes, le père est libre de travailler pour ses enfants, assuré qu’ils ne pourront plus être dépouillés.

Il n’y a cependant pas de règle sans exception.

Quelques familles de l’ancienne noblesse bosniaque, qui montrent avec fierté aujourd’hui des diplômes datant du XIIe et du XIIIe siècle, ont su garder les traditions, et conserver, avec leurs biens, le nom de leurs ancêtres tout en embrassant la foi musulmane. Les chefs de ces familles ont droit au titre de beg et d’agha. Mais il faudrait bien se garder d’appeler ces musulmans « Turcs » ou « Auraks », ils considéreraient cette désignation comme une grosse injure et elle pourrait provoquer des représailles désagréables. Si la famille n’existe pas dans le sens européen du mot, l’amour des parents pour leurs enfants, surtout lorsque ceux-ci sont petits, est réellement touchant. D’après la loi musulmane, l’enfant doit être élevé à la mamelle jusqu’à l’âge de deux ans. La plupart du temps, et presque toujours, c’est la mère qui donne son propre lait. Une nourrice est-elle appelée, on l’accable de prévenances, de soins, pour qu’elle n’ait ni mauvaise humeur, ni contrariété et afin que son lait ne s’en ressente pas. Les petits sont gâtés dans toute l’acception du mot ; on les bourre de friandises et de confitures, rien n’est assez beau pour leur parure, on les attife de velours et de soie, et les parents pauvres consentent à aller déguenillés, pour que leurs petits aient leurs oripeaux couverts de broderies qui les font ressembler à de gracieuses poupées. C’est avec orgueil que la mère les promène de porte en porte, d’une parente à l’autre, pour qu’on les admire.

Malheureusement, jusqu’à présent du moins, cet amour pour les enfants n’allait pas jusqu’à leur donner une éducation soignée ; il y a vingt ans, on pouvait citer un phénomène, un fonctionnaire turc, le receveur de Sérajewo, qui envoyait sa fille à l’école créée par des négociants grecs. Généralement l’éducation des filles est nulle, on se borne à leur apprendre la couture, la broderie et l’art de confectionner les confitures de roses. Si on se décide à leur apprendre la lecture, on ne met guère entre leurs mains que le Coran.