Quant aux garçons, ils ne manquent pas d’écoles, et depuis 1878, les professeurs européens qui y ont été attachés ont contribué à améliorer d’une façon sensible l’instruction qui y est donnée, et à varier le programme qui, sous le régime turc, était par trop monotone et se résumait en un seul point : la lecture et l’étude du Coran.
C’est d’ailleurs, aujourd’hui encore, la base du système scolaire. L’enfant musulman arrive de bonne heure à l’école ; il s’accroupit, les jambes croisées sur des nattes ou sur des peaux de bête, il dépose son livre sur des bancs placés à hauteur d’appui. Le professeur, placé dans une sorte de chaire, fait la lecture du Coran, commente les versets, et les fait réciter aux élèves. Quand l’écolier a ainsi parcouru tout le Livre sacré, de la première page à la dernière, il y a grande fête à la maison ; on donne un grand repas et le jeune Coraniste est comblé de cadeaux, pourvu qu’il appartienne à une famille aisée. C’est à la même date qu’il sort du harem, pour passer de l’autorité de la mère sous celle du père. Si l’enfant n’est pas obligé de gagner sa vie, il continue l’étude du Livre sacré, il s’évertue à découvrir le sens caché des passages obscurs et il accumule les thèses jusqu’à ce qu’il soit digne de passer ses examens de théologie. Mais on ne se borne pas à l’interroger sur le sens caché du Coran, on exige de lui qu’il moule certains versets d’une plume calligraphique, et qu’il indique sans broncher, combien le Livre saint contient de lignes et de syllabes. S’il a répondu d’une façon satisfaisante à ces questions, on lui décerne le titre de « Hafiz » (d’heureuse mémoire), et la carrière littéraire et politique lui est ouverte. Il peut ensuite obtenir ses grades et devenir « effendi ». Ce titre, qui est donné par abus à tous les Turcs qui portent un beau cafetan et renouvellent leur turban dès qu’il se défraîchit, était jadis une distinction accordée aux savants seulement.
Autrefois, la mode était d’envoyer les fils de familles aisées ou riches parfaire leur éducation à Stamboul. L’école supérieure créée dans le pays n’avait eu aucun succès, et le professeur qui y avait été appelé, après avoir fait ses études à Paris, n’a eu que des déboires et a finalement quitté la place. Là aussi l’influence de l’occupation se fait sentir. Les écoles vides naguère, commencent à se remplir et, à côté du Coran, on commence à y enseigner d’autres thematas, surtout des langues vivantes, et les jeunes bosniaques apprennent très vite l’allemand — qui est en somme la langue gouvernementale et administrative.
Tout récemment enfin, des lycées et des écoles commerciales (Realschulen) ont été créés sur différents points, et exactement modelés sur les écoles de ce genre qui existent dans l’empire austro-hongrois. Les musulmans y affluent de presque partout. Les notables ont formé des comités scolaires qui surveillent, avec beaucoup de sollicitude, les maisons d’éducation et se rendent compte des progrès des élèves, qu’ils encouragent par des primes et des prix distribués à la fin de l’année. Le comité de Sérajewo est composé de lettrés ; on lui doit la publication d’un manuel scolaire en langue turque qui serait approuvé par le ministre de l’instruction publique le plus exigeant.
La principale qualité de ces écoles est d’être laïques, c’est-à-dire de permettre aux enfants musulmans de s’asseoir à côté des condisciples appartenant à une autre religion, et leur développement sera le véhicule le plus puissant de la civilisation européenne en Bosnie. L’élève qui vit de l’existence des autres enfants, qui s’imprègne des idées qu’ils apportent de chez eux à l’école, qui emporte chez lui les impressions qu’il a reçues, si nouvelles, si différentes de ce qu’il a sous les yeux, cet élève est bien près d’échapper au cadre borné de l’orthodoxie musulmane et de devenir un citoyen utile et actif du XIXe siècle. Cette conquête-là est plus sûre et plus durable que celle qui pourrait être poursuivie les armes à la main, ou par des procédés oppressifs. C’est en amenant les petits musulmans dans ces écoles, qu’on les conduira à la lumière et à la civilisation.
Fidèle à la règle de conduite qu’il s’est imposée, le gouvernement austro-hongrois ne veut pas user de coercition, ni de violence, pour garnir les bancs de ses écoles, il compte sur la force de l’exemple, sur l’amour-propre des musulmans, qui ne voudront pas que leurs enfants restent dans un état d’infériorité intellectuelle, quand ils ont tant d’occasions de s’instruire, et que la science a été mise à leur portée avec tant de bonne volonté.
A peine le jeune garçon est-il échappé de la classe, que ses parents songent pour lui à la grande affaire, au mariage. Si les femmes mariées de la Bosnie dissimulent leurs charmes présents et passés, sous des voiles bien plus impénétrables que les feridjés des cadines de Stamboul, les jeunes filles vont le visage découvert.
Cependant, pour échapper aux regards trop importuns et trop investigateurs, ces jeunes filles portent derrière le dos un tissu qu’elles peuvent ramener sur elles comme un rideau, pour échapper aux curieux.
Grâce à cette concession, réminiscence des époques où la Bosnie était encore un État chrétien, le fiancé connaît, au moins de vue, celle qu’on lui destine et que sa mère prévoyante a choisie pour lui dans les établissements de bains qui sont affectés à ces sortes d’entrevues. Mais il ne peut guère communiquer autrement avec sa future épouse, à moins de stationner le soir pendant de longues heures, sous les fenêtres de sa belle.
Si donc, en passant par les rues du quartier turc de Sérajewo, vous apercevez un don Juan en casaque neuve et faisant le pied de grue sous le grillage d’un moucharabie et guettant afin de voir flotter un bout d’étoffe et de ruban, dites-vous bien qu’il y a un mariage en perspective, que ce n’est pas pour l’autre motif « que le jeune homme consent à se morfondre ».