Une fois la femme admise au harem, elle est absolument invisible pour tout être du sexe fort. Nous n’engageons même pas l’étranger à accorder une attention trop soutenue aux dames voilées qu’il rencontre sur son chemin, il s’exposerait à des interpellations brutales de la part du mari ou du parent qui ordinairement accompagne la femme, à quelque distance, sans jamais lui donner le bras. Si le chevalier, garde de l’anonymat féminin, est un musulman d’un esprit particulièrement fanatique, on risque d’être honoré d’un combat. Autrefois cette injure était le lot habituel des étrangers qui passaient dans les quartiers turcs, mais aujourd’hui la police et la crainte salutaire qu’elle inspire y ont mis bon ordre.

Parfois cependant il arrive qu’une femme ainsi voilée marche droit à l’étranger et lui adresse la parole sans en être le moins du monde empêchée. Ne flairez pas alors quelque piquante aventure ; au ton dont elle profère les paroles inintelligibles qu’elle vous adresse, vous devinerez une vieille mendiante qui en veut uniquement à vos kreutzers. Dans les campagnes, les femmes ne sont pas voilées, mais lorsqu’elles aperçoivent un giaour, elles font volte-face avec une brusquerie parfois comique, se collent le visage contre un arbre et présentent au passant cette partie de leur individu à laquelle on n’a guère l’habitude d’adresser ses saluts.

Dans le district situé au delà de la Narenta, les femmes se promènent sans voiles et ne craignent pas de se faire admirer par les étrangers. Mais là aussi défense de leur adresser la parole.

Le mariage chez les Turcs, en Bosnie, est une institution essentiellement civile. L’iman, le prêtre n’y participe que pour assister la fiancée, et comme son cavalier servant, puisqu’il est chargé de l’aller chercher chez ses parents et de la conduire chez le juge (cadi), qui seul a qualité pour unir les futurs époux.

Le fiancé revêtu de son plus chatoyant costume, ses parents (mâles bien entendu) et ses amis intimes, attendent l’arrivée de la future mariée. C’est un de ses amis qui a été chargé de demander formellement à la jeune fille, à travers le grillage de sa fenêtre ou du petit judas également grillé, pratiqué dans la porte de sa cellule, si elle consent à prendre pour époux, Iussuf, le fils d’Ibrahim le Riche ou Mustapha à la barbe de jais. Dès que la réponse affirmative a été rapportée, le jour de la noce est fixé.

Le cadi commence par énumérer les charges du mari à l’égard de la femme, il constate, comme un notaire, les apports des époux et prend note des engagements du mari pour le cas où il répudierait sa femme. Cette éventualité doit toujours être prévue, la stérilité étant un cas de divorce ; seulement le mari doit toujours pourvoir à la subsistance de l’épouse séparée. Les parents se portent garants de ces engagements. C’est seulement lorsque ces détails ont été réglés, que le cadi autorise l’iman à prononcer par trois fois la formule rituelle qui proclame l’union des époux mariés comme le furent Adam et Ève, Mahomet et Chadidya.

Les fêtes du mariage durent plusieurs jours chez les Turcs riches. On ne se borne pas à nourrir somptueusement les invités, on leur envoie également différents cadeaux, le cadi et l’iman surtout ne sont pas oubliés, enfin, lorsque tous les ustensiles de ménage et les meubles ont été transférés dans le logement de l’époux, la vie commune commence pour les mariés. A partir de ce moment, la femme est légalement et de fait sous la dépendance totale et absolue de son mari. Il peut lui interdire même de voir ses plus proches parents, et elle ne sortira pas sans sa permission. Malgré la rigueur de ces usages, on n’entend guère les femmes turques se plaindre d’être maltraitées par leurs maris ; au contraire, les rares Européens qui ont réussi à se rendre compte de la vie de famille chez les musulmans ou qui sont liés avec des Turcs bosniaques, sont d’accord pour constater que l’influence morale de la femme est très grande, et que dans beaucoup de ménages elle porte la culotte. Ah ! le jour où une brèche aura été faite dans les traditions séculaires si rigoureusement observées, quand le voile qui recouvre les visages des épousées aura disparu, ou sera devenu d’un tissu plus transparent — le jour où le mari et la femme turcs prendront leur repas en commun, la civilisation aura fait un pas immense dans ces contrées ; car c’est l’influence des femmes, ne connaissant aujourd’hui rien en dehors du harem, recroquevillées dans l’éducation selon le Coran, qui est l’obstacle le plus puissant, le plus efficace au progrès.

L’épouse turque ne peut recevoir aucun homme sauf son mari, mais, dans les harems aisés, on a pris les habitudes qui règnent à Constantinople. Les femmes se réunissent entre elles ; elles font alors assaut de parures et de toilettes et dansent au son de la guitare ou de l’instrument local, la tamboura. Elles ont conservé la vieille danse slave, le « kolo » (une sorte de farandole), et s’agitent pendant des heures en tournant en rond. Elles s’interrompent pour absorber force sorbets, glaces et pâtisseries légères, et pendant qu’elles se livrent à des distractions comme de grandes poupées vivantes qu’elles sont, des pantoufles placées devant la porte du harem interdisent au mari de pénétrer dans le sanctuaire. Ce signe est le plus efficace des verrous, et nul mari n’oserait enfreindre cette défense sans déchoir à ses propres yeux.

Il y a certains jours réservés aux visites. On voit alors par les rues tortueuses et étroites, au milieu de la boue, des bandes de femmes s’avancer, précédées et suivies de serviteurs qui, lorsque la nuit est venue, portent de grosses lanternes. Les longs paletots-fourreaux sont de couleurs très variées. Les vêtements rouges et jaune-clair tranchent sur le noir et le blanc ; quant à la chaussure, ce sont des bottes de maroquin couleur safran. Et les rires, les gazouillements, les bavardages vont leur train, sans compter que ces dames ne se gênent pas quelquefois pour se moquer des passants. Ne sont-elles pas sûres de l’impunité ? Ces jours de visite sont, pour les habitantes des harems, de véritables jours de liesse. On dirait qu’elles se grisent de l’air et du soleil !

Depuis l’occupation, des liens sociaux se sont établis entre les femmes du monde turc et les épouses de quelques fonctionnaires et officiers autrichiens. Celles-ci se rendent au harem, et reçoivent chez elles la visite des cadines. Mais alors, il faut que le mari ait soin de disparaître. Les dames turques se montrent très curieuses des plus petits détails de ménage, et elles examinent avec une attention presque enfantine les objets les plus insignifiants que l’on met sous leurs yeux. Elles sont particulièrement heureuses quand les dames des fonctionnaires leur font admirer quelques chiffons ou colifichets que l’on a fait venir de Vienne ou de Paris. Ces tempéraments naïfs plaisent beaucoup à certaines immigrées et il y a des amitiés sérieuses qui se sont nouées entre turques et chrétiennes.