Les Bosniaques se marient encore plus jeunes que les femmes musulmanes de Constantinople. L’âge moyen des fiancées est de quinze ans, mais il en est qui rendent la fameuse visite au cadi un ou deux ans plus tôt.

La nubilité précoce, la vie du harem, le régime débilitant des rêveries et le manque de précautions hygiéniques flétrissent bientôt les appas de la femme musulmane ; à trente-cinq ans, c’est une véritable vieille et elle peut prendre ses invalides d’épousée.

Il y a une question délicate très souvent soulevée, et à laquelle on n’a jamais répondu avec quelque certitude. Malgré toutes les précautions minutieuses, malgré la surveillance incessante à laquelle on l’assujettit, la musulmane est-elle absolument fidèle, et son mari se trouve-t-il absolument à l’abri des accidents conjugaux ? La présence de tant de sémillants officiers, grands bourreaux des cœurs, laisse-t-elle tout à fait indifférentes les recluses des harems ? Si vous faites une enquête sur ce sujet délicat, vous n’obtiendrez pour réponse que des sourires discrets, et des demi-confidences pleines de réticences, mais rien de précis.

Nous sommes loin du reste en Bosnie, des sacs remplis de chats et de couleuvres dans lesquels on cousait l’épouse adultère. Un édit du sultan Suleiman se borne à autoriser le mari, dont les revers conjugaux auront été suffisamment démontrés, à réclamer le divorce. Il est vrai qu’il en est de même pour le cas où la femme ôterait son voile devant un étranger ; mais, dans un cas comme dans l’autre, le mari doit pourvoir à la subsistance de la divorcée.

Le même sultan Suleiman avait établi, en quelque sorte, un tarif pour les baisers donnés à une femme qui n’est pas la vôtre. Il est vrai que la modicité de l’amende constituait une véritable provocation. En revanche, tout homme qui enlevait une jeune fille ou un jeune garçon était impitoyablement amoindri dans ses œuvres vives.

Il va sans dire que l’une et l’autre de ces lois sont tombées en désuétude.

Regardons dans l’intérieur des maisons. Le mobilier est resté le même, depuis l’introduction des usages turcs. Des nattes et des guéridons en constituent à peu près le fond. La qualité de ces objets varie selon le degré de fortune des habitants ; le luxe principal consiste dans des tapis qui viennent de la Roumélie, et dont le tissu est très épais. Les riches, qui tiennent à avoir un état de maison élégant, font venir leurs tapis de Smyrne, et dépensent souvent de grosses sommes.

Lorsque le musulman bosniaque meurt, il doit être enterré dans les 24 heures. Le Prophète a dit que celui qui est destiné à entrer au paradis doit y pénétrer le plus tôt possible, et d’autre part il faut se débarrasser très rapidement du cadavre ; cette hâte a dû donner lieu à de bien terribles erreurs, d’autant plus que l’examen du médecin des morts est assez sommaire. A Sérajewo et dans les villes, l’autorité autrichienne y a mis au moins bon ordre, et les morts sont visités par des docteurs sérieux, qui s’efforcent de prévenir l’inhumation précipitée des cataleptiques. Si le décédé est d’une famille particulièrement pieuse, le corps, après avoir été lavé et revêtu du suaire, est transféré à la mosquée où il passe la dernière nuit. On porte le mort au cimetière sur les épaules, et de même que chez nous, les passants saluent le cercueil, en Bosnie ils relayent les porteurs. C’est sous cette forme que les honneurs sont rendus aux morts.

Les populations chrétiennes offrent un singulier mélange de traditions slaves et d’assimilations musulmanes. Dans les villes, le costume des Serbes, qui n’ont pas encore pris le parti de se vêtir à l’européenne, est semblable à celui des mahométans ; les femmes fort heureusement, car elles sont fraîches dans leur jeunesse et fort jolies, n’ont pas adopté le voile impénétrable des Turques, elles courent par les rues, la tête nue, pimpantes et rieuses ; nu aussi est le pied qui repose dans des sabots en bois, la seule chaussure qui s’harmonise avec la qualité du pavé de Sérajewo et de Mostar ; leur jupe, très ample et d’étoffe bariolée, se rétrécit dans le bas et forme une sorte de pantalon. Une casaque brodée, en hiver une pelisse de peau de mouton et un bonnet posé sur la nuque complètent ce costume.

Dans la campagne, la condition des Bosniaques chrétiens était, jusqu’en 1870, fort misérable ; leur logement, leur nourriture, leurs habits, tout attestait cet état de délabrement. La polenta les nourrissait, et pour costume, hommes et femmes n’avaient que de longues chemises de toile grossièrement tissées ; sachant que la récolte pouvait être enlevée par les begs, ou confisquée par les aghas, ils ne se donnaient guère la peine de cultiver le sol. Cela change aussi peu à peu, aujourd’hui qu’ils sont certains de garder ce qui leur appartient, la loi et les autorités leur garantissant leurs propriétés. Le Khmète prend goût à la culture de son lopin de terre, il songe à en tirer bon profit, et ses besoins sont déjà moins rudimentaires qu’autrefois.