La gaieté et la bonne humeur pénètrent avec l’aisance et la sécurité dans les cabanes des villageois ; les vieilles légendes d’autrefois y sont chantées avec accompagnement de la « tamboura », la guitare nationale, et le dimanche, le kolo entraîne garçons et fillettes dans son tourbillon. Le soldat autrichien se mêle à la fête ; il est le bienvenu partout. Il a une arme au côté, et il ne pille pas ! Cela change les habitants des bachi-bouzoucks que la Turquie lâchait autrefois sur eux.

CHAPITRE IX

Origines de l’occupation autrichienne. — L’opinion publique à Vienne et en Turquie pendant la guerre d’Orient. — Démonstration à Budapesth. — Contrepoids à l’influence russe. — Action des agents autrichiens à Sérajewo. — Le voyage impérial de 1873. — Les réfugiés. — L’entrée du général Philippovic sur le territoire turc.

Dans le courant de l’été de 1876, les souverains d’Autriche-Hongrie et de Russie se rencontrèrent au château de Reichstadt en Bohême, celui-là même qui avait été érigé en fief éphémère au profit du fils de Napoléon Ier. Le résultat de cette entrevue fut un arrangement qui garantissait au tsar la neutralité de l’Autriche, au cours de la guerre qu’il avait résolu d’entreprendre contre la Turquie. En revanche, François-Joseph retourna à Vienne avec l’assurance que les tendances d’expansion de la monarchie vers l’est trouveraient satisfaction, sans que l’Autriche eût besoin de tirer l’épée. On peut dire que l’occupation de la Bosnie fut résolue dès ce jour-là.

Le gouvernement de Vienne tint strictement ses engagements ; malgré le courant de l’opinion publique très hostile à la Russie, malgré les observations de la presse et les interpellations parlementaires, il refusa de se jeter dans la mêlée et il assista l’arme au bras à la lutte sanglante qui se poursuivait en Europe et en Asie.

Le comte Andrassy, alors ministre des affaires étrangères, avait une situation des plus difficiles. Homme d’État hongrois, parvenu à la plus haute situation de l’empire grâce à l’appui de ses compatriotes, poussé par eux et chargé de défendre les intérêts magyars, il se vit obligé de tenir tête à un mouvement d’opinion des plus prononcés et des plus actifs, qui de Budapesth avait rayonné jusque dans les dernières bourgades de la Hongrie.

De toutes parts des meetings s’organisaient, des processions précédées de bannières et de fanfares traversaient les rues réclamant à grands cris, et non sans menaces, la guerre contre la Russie et accusant le ministre de faiblesse ou même de trahison.

Les premières victoires des Turcs autour de Plewna et en Asie-Mineure, jetèrent de l’huile bouillante sur le feu de l’enthousiasme turcophile des Hongrois. C’est que l’on se souvenait, dans les pays de la couronne de Saint-Étienne, de l’intervention russe de 1849, sans laquelle l’Autriche ne serait jamais parvenue à mater l’insurrection magyare ; on se souvenait également de la noble et généreuse fermeté du sultan Abdul-Medjid, refusant de livrer Kossuth et ses compagnons. Les agitateurs, qui donnaient alors le mot d’ordre au parlement dans les réunions publiques et dans les journaux, proclamaient qu’il était du devoir sacré de la Hongrie de se montrer reconnaissante et de voler au secours de la Turquie.

Le mouvement atteignit son apogée lorsqu’une députation de softas, venant de Constantinople, débarqua à Budapesth pour prendre livraison d’un sabre d’honneur offert à Osman-Pacha. Les démonstrations bruyantes, et les sommations adressées au comte Andrassy d’avoir à tirer l’épée devinrent plus pressantes et plus directes.

Mais le comte Andrassy ne s’en émut point, il s’était tracé sa ligne de conduite politique : il n’en dévia point. Si le début de la campagne de 1877 avait eu des épisodes très flatteurs pour l’héroïsme des soldats turcs et humiliants pour les généraux russes, la suite et la fin de la guerre montrèrent toute la misère et toute l’incapacité de l’administration turque. Il était évident que c’eût été rendre un mauvais service aux populations chrétiennes, c’eût été un crime envers la civilisation que de replacer sous le joug du padishah les provinces que la puissance des armes russes en avait détachées. L’intérêt de la monarchie austro-hongroise n’était plus — s’il l’avait jamais été — dans le maintien dogmatique de l’intégrité de l’empire ottoman, mais il consistait dans l’établissement d’un contre-poids à l’influence russe dans les Balkans. L’alliance étroite avec la Serbie et l’occupation de la Bosnie et de l’Herzégovine, telle devait être la base de la politique nouvelle de l’Autriche-Hongrie dans la péninsule. A ce compte-là on n’avait plus à redouter à Vienne l’extension de l’influence russe et l’on pouvait même consentir à ce que le tsar fît gouverner la Bulgarie par un de ses généraux ou l’un de ses parents. Si l’on tient compte de ce que ce double résultat a été atteint sans que l’Autriche eût à s’imposer d’autres sacrifices que ceux exigés par la répression du soulèvement des Bosniaques et des Herzégoviens, l’on conviendra que la politique du cabinet de Vienne a été, cette fois, habile dans ses projets et heureuse dans ses résultats.