Comme nous l’avons dit plus haut, depuis longtemps les regards des Bosniaques opprimés se tournaient vers l’Autriche. Les agents consulaires que le cabinet de Vienne avait envoyés à Sérajewo s’étaient fait remarquer par leur intelligence et leur activité. Deux militaires surtout, le colonel Thömmel et le colonel (plus tard général) Ivanovic, entrèrent en relations intimes avec les slaves et par la cordialité qu’ils leur témoignèrent, par la protection qu’ils accordèrent aux rajahs persécutés, ils surent acquérir de vives sympathies qui furent reportées sur le souverain de l’empire austro-hongrois.
Ces sympathies éclatèrent surtout en 1873 lorsque l’empereur visita la Dalmatie. Tandis que le gouverneur de la Bosnie, Ali-Pacha, se rendait à Raguse, avec une suite nombreuse pour saluer officiellement François-Joseph au nom de son souverain le Sultan, des troupes de paysans à cheval, à pied, juchés sur des charrettes passaient la frontière pour contempler de près ce « tsar » qui se montrait aux populations les plus éloignées de son empire et qui venait s’enquérir de leurs besoins, de leurs désirs et de leurs aspirations. L’effet produit par la personnalité de François-Joseph sur les habitants des provinces voisines de la Dalmatie fut très grand ; la figure à la fois martiale et élégante du souverain, ses façons si simples et empreintes d’une véritable noblesse, lui concilièrent tous ces esprits naïfs et humbles, habitués à considérer le moindre pacha comme un demi-dieu planant orgueilleusement au milieu des nuages de son chibouque. Quand ils arrivèrent dans leurs foyers, ils racontèrent ce qu’ils avaient vu, et dès ce moment tous s’écrièrent : « François-Joseph sera notre protecteur et notre libérateur ! » Ces espérances furent encouragées encore par la faveur dont jouissait alors le général de Rodich, gouverneur de la Dalmatie, qui passait avec raison pour un des partisans les plus ardents de l’émancipation des rajahs dans les Balkans.
Lorsque les troubles éclatèrent, et lorsque peu à peu le mouvement gagna toute l’Herzégovine et une partie de la Bosnie, tous ceux qui avaient été compromis dans le mouvement et qui redoutaient de cruelles représailles cherchèrent un asile sur le territoire autrichien. Non seulement ils trouvèrent un refuge dans les États de l’empire, mais le gouvernement leur accorda des secours calculés modestement, mais qui finirent cependant par obérer d’un chiffre assez considérable le budget, car le nombre des émigrants augmentait et la durée de leur exil semblait se prolonger à l’infini. A la fin de 1876, les réfugiés bosniaques avaient coûté à l’Autriche 12 millions de florins. Pour un État dont les finances exigent des ménagements, c’était une lourde charge, surtout étant donné que ces dépenses furent faites en pure perte, sans le moindre espoir de remboursement.
Sur les instances de l’Autriche, la Turquie proclama une amnistie générale et les émigrants furent invités à rentrer. La plupart s’y refusèrent ; ils n’avaient aucune confiance dans la sincérité de la clémence ottomane ; d’ailleurs, la plupart avaient été rejoints sur le sol autrichien par leurs familles, et ils s’y trouvaient fort bien.
Sur ces entrefaites, une voix s’était élevée en faveur des Bosniaques ; c’était celle du prince Milan de Serbie. Au nom de la similitude des races, et s’appuyant sur des traditions historiques, le jeune souverain et son premier ministre Ristich réclamaient de la Porte l’administration de la Bosnie. Le Monténégro semblait laisser deviner les mêmes prétentions au sujet de l’Herzégovine. La Turquie s’étant refusée à faire droit aux exigences des deux principautés, la guerre de 1876, à laquelle la Russie prit une « part officieuse », en est résultée.
Quand même la Turquie eût cédé, ou qu’elle eût été battue, la Serbie et le Monténégro n’eussent point obtenu satisfaction. M. le comte Andrassy avait clairement déclaré dans plusieurs notes péremptoires que l’Autriche ne souffrirait aucun changement de régime dans les provinces limitrophes au profit d’un autre État. Le ministre des affaires étrangères laissait entrevoir que si l’administration de la Bosnie devrait être enlevée à la Porte, c’est l’Autriche-Hongrie seule qui devait en être chargée. M. d’Andrassy avait exprimé d’une façon très pittoresque ses raisons dans une note diplomatique : « Nous sommes, disait-il, aux premières loges pour assister aux troubles qui ont lieu au delà de notre frontière, et c’est nous qui payons les frais du spectacle. » La défaite des Serbes résolut la question bosniaque en faveur de la Turquie jusqu’à l’année suivante.
Ce n’est pas le moment de rappeler ici à la suite de quelles longues discussions et de quelles négociations difficiles l’aréopage réuni à Berlin accepta l’article 25 du traité portant que la Bosnie et l’Herzégovine seraient occupées et administrées « par l’empire austro-hongrois ». M. le comte Andrassy avait fait valoir l’état anarchique qui régnait dans les deux provinces depuis trois ans ; il excipa des rapports de ses consuls dépeignant la dévastation du pays par les bachi-bouzoucks, l’état misérable des rajahs, de 80,000 chrétiens payant l’impôt pour 300,000 qui avaient émigré. Il avait pu insister, avec raison, sur l’émotion qui gagnait forcément les populations slaves de l’Autriche et sur les difficultés de toute espèce qui en résultaient. Cet état de choses ne devait durer à aucun prix, et la Turquie manquant de force pour rétablir solidement l’ordre, l’Autriche offrait de s’en charger. Sauf l’Italie, tous les États représentés au congrès furent d’avis de donner à l’Autriche le mandat réclamé par elle ; la Russie, il est vrai, céda de mauvaise grâce, mais elle consentit enfin à l’occupation, afin d’éviter l’annexion et de pouvoir un jour limiter les pouvoirs que l’Autriche tenait du consentement — révocable — des autres puissances. Quant à la Turquie, rien de plus contradictoire et de plus embrouillé que les instructions données dans la question bosniaque à ses plénipotentiaires ; ceux-ci ne savaient à quel saint se vouer en présence des dépêches de Constantinople. Tantôt le sultan se résignait à subir l’occupation, tantôt il faisait mine de s’y opposer à main armée. Lorsque le fameux article fut voté, on ne sut pas au juste à Vienne à quoi s’en tenir, mais en général la diplomatie autrichienne comptait sur l’apathie musulmane, sur la résignation au Kismet ! Le comte Andrassy était plein de confiance, il assurait à ses familiers que l’occupation ne souffrirait aucune difficulté. « Il suffira d’y envoyer une compagnie avec la musique, » déclara le ministre, et le mot courut Vienne. Il fut vivement reproché à son auteur, comme une preuve d’imprévoyance, lorsqu’il fallut, quelques semaines plus tard, mobiliser plusieurs corps d’armée pour étouffer l’insurrection.
Le fait est qu’une agitation très intense se propageait à travers la Bosnie et gagnait l’Herzégovine. Les Turcs, montagnards fiers et indomptables, ne pouvant supporter l’idée d’une domination étrangère, les Swabas (Allemands) leur faisaient horreur. Ils se préparèrent à la révolte et à la résistance ; on leur en laissa le temps largement pendant les trois semaines qui s’écoulèrent entre la publication du traité de Berlin et le passage de la Save par le général Philippovic. Il eût été facile d’agir par surprise ; d’abord en retardant autant que possible la publication du paragraphe 25, en retenant les dépêches qui devaient annoncer aux Bosniaques la décision prise à leur égard, et d’autre part en pressant le mouvement de concentration de l’armée autrichienne.
Le vali turc était toujours, à Sérajewo, en butte à toutes les sommations et aux injonctions les plus brutales. On l’accablait de questions sur ce qu’il comptait faire, sur l’attitude que le monde officiel turc garderait vis-à-vis de l’occupation.
Le gouverneur était sans instructions, abandonné à lui-même, à ses inspirations, ne sachant pas auxquelles il devait obéir pour satisfaire son auguste maître d’Idliz-Kiosk. S’il fallait en juger par les préparatifs militaires, la Turquie était décidée à défendre avec la dernière énergie les provinces que l’Autriche allait administrer. Une armée de 25 à 30,000 hommes avait été concentrée entre la Save et Sérajewo ; tous les éléments de l’organisation turque étaient représentés, mais les bachi-bouzoucks y dominaient. Les canons, les armes de réserve ne manquaient pas, et chaque jour on signalait l’arrivée de nouveaux convois de munitions. Après une courte lutte d’influences diverses, les fanatiques l’emportèrent, la résistance fut résolue. Le peuple de Bosnie s’était soulevé ; il lui fallait un chef insurrectionnel, il l’eut dans la personne d’Hadji-Loja. Singulier type que celui de cet aventurier à la fois illuminé et brigand, que les événements devaient conduire à la surface, alors qu’il opérait obscurément jusque-là dans les passages des montagnes et sur les grandes routes !