Hadji-Loja était un musulman de la vraie Turquie, un descendant d’Omar et non un Bosniaque converti. Les uns disent qu’il a débuté par des études théologiques, les autres affirment qu’il était simplement garçon boucher à Stamboul. Le fait est que, fort jeune encore, il fit le pèlerinage de la Mecque et revint avec tout le prestige que le musulman rapporte de la Ville sainte.
Par quel hasard vint-il en Bosnie ? C’est d’ailleurs un point bien peu intéressant. Le fait positif, c’est que, pendant trois ans, il tint la campagne dans les environs de Sérajewo avec une douzaine de compagnons, échappant toujours avec bonheur aux recherches de la police et aux poursuites des zapthiés. Dès que le bruit de l’entrée des Autrichiens se répandit dans la capitale bosniaque, Hadji-Loja, de brigand se fit partisan et commença à revendiquer à grands cris et à main armée l’indépendance du pays. Peu de journées lui suffirent, appuyé d’ailleurs sur le clergé musulman, pour acquérir un grand ascendant et se placer à la tête de ceux qui adressaient d’impérieuses sommations au vali. Celui-ci tenta de s’échapper ; mais les Bosniaques armés le rejoignirent à quelques lieues de Sérajewo et le ramenèrent prisonnier.
Il y avait alors en Bosnie près de 30,000 hommes de troupes turques qui y avaient été concentrées à la fin de la campagne de 1877, et cette troupe avait été grossie par les déserteurs appartenant à d’autres parties de l’armée ottomane, qui avaient participé à la lutte contre la Russie.
On manquait absolument de renseignements exacts à Vienne, sur l’attitude de cette force militaire, à partir du moment où les troupes impériales pénétreraient sur les territoires désignés par l’article 25 du traité de Berlin ; cependant, ni au ministère de la guerre, ni aux affaires étrangères, on ne croyait à une résistance sérieuse.
Les préparatifs militaires ordonnés en vue de l’occupation dépassaient de beaucoup « la compagnie avec musique » qui, selon le paradoxe attribué au comte Andrassy, devait suffire pour assurer l’exécution du mandat donné à l’Autriche.
Un corps d’armée de 70,000 hommes avait été concentré dès le commencement de juillet dans la Croatie et dans le Banat ; le commandement avait été confié au général Philippovic, un rude soldat, appartenant à ces familles militaires des confins, dont la guerre a été depuis des siècles l’unique métier et la seule aspiration. Le général ou plutôt le feldzeugmeister Philippovic passait pour être fort bien en cour ; le fait est que l’empereur lui avait confié un des commandements les plus importants, celui de Bohême, avec résidence dans l’antique cité de Prague. On vantait son énergie et son application à tous les détails de sa tâche ; mais il était également connu pour sa vigueur et son inflexibilité en matière de discipline. Enfin les Slaves militants réclamaient comme un des leurs le feldzeugmeister ; ils espéraient qu’il mettrait son épée au service de leur cause comme jadis son compatriote et compagnon d’armes Jellacich.
Tandis que cette armée principale devait envahir la Bosnie, un corps de 20 à 25,000 hommes, réunis en Dalmatie sous le commandement du général Joanovich, celui-là même qui fut naguère consul à Sérajewo, se préparait à entrer en Herzégovine.
Pour la première fois depuis la réorganisation militaire, suite de la guerre désastreuse de 1866, une force militaire autrichienne allait entrer en campagne. Ce n’était plus la vieille armée vaincue à Solférino et à Sadowa, composée de soldats de profession et commandée par des officiers exclusivement recrutés parmi la noblesse. L’armée commandée par les généraux Philippovic et Joanovich était nationale, issue du service obligatoire et ayant comme réserve organisée la nation valide tout entière.
Les officiers n’appartenaient plus aux castes ; les grades, depuis dix ans, étaient donnés non pas aux mieux titrés, mais aux plus capables, aux plus expérimentés et aux plus laborieux. L’instruction théorique la plus complète, l’initiation à toutes les sciences qui composent aujourd’hui le bagage intellectuel, telle avait été, pendant cette période de paix, la base de l’avancement. L’aspect extérieur de l’armée s’était également modifié d’une façon sensible.
Les traditionnelles tuniques blanches avaient disparu, pour faire place à des uniformes d’étoffe sombre et d’une coupe plus prosaïque ; l’ancien attirail avait été simplifié, on s’était débarrassé de tous les accessoires inutiles, pour munir l’armée de toutes les inventions qui permettent de conduire la guerre selon le système le plus moderne : artillerie de montagne, télégraphe roulant, service d’ambulance au grand complet. Les troupes concentrées en Croatie formaient le 3me corps, on leur avait adjoint deux divisions d’infanterie et une brigade de cavalerie. Le centre de la concentration était à Esseg, capitale de la Slavonie ; le chemin de fer s’arrêtait dans cette ville, et, avant d’arriver à la frontière, voitures du train et fantassins étaient obligés de faire deux ou trois étapes.