La date du passage de la Save fut tenue très rigoureusement secrète ; le gouvernement défendit aux journaux de rien révéler sur les mouvements militaires, et quelques organes de Vienne ayant cru pouvoir communiquer à leurs lecteurs des détails sur la force numérique des troupes, furent immédiatement saisis. Les négociations continuaient, du reste, avec la Turquie pour assurer l’exécution pacifique du mandat européen confié à l’Autriche ; mais, en présence de l’attitude fort ambiguë de la Porte, rien ne permettait d’espérer que l’effusion du sang serait évitée.
Le 28 juillet, le général Philippovic avait pris toutes ses dispositions ; il informa le cabinet militaire de l’empereur qu’il n’attendait plus qu’une dépêche décisive pour agir ; il la reçut dans la journée, et le passage fut fixé pour le lendemain 29, à cinq heures du matin.
L’avant-garde, composée d’un bataillon de chasseurs, d’un détachement d’infanterie et de pontonniers, traversa le fleuve dans des barques. Un escadron de hussards et le matériel nécessaire à la construction d’un pont furent embarqués sur des pontons remorqués par un vapeur. La rive turque, à cette heure matinale, parut déserte, et la première opération — l’établissement d’un pont de bateaux reposant sur huit chevalets — s’effectua sans la moindre difficulté. Il ne fallut que deux heures aux habiles pontonniers, fidèles à leur réputation, pour construire ce passage, malgré le courant assez rapide du fleuve.
A neuf heures du matin, l’armée commençait son mouvement, tandis que le matériel était toujours chargé sur les pontons remorqués par un steamer de la compagnie autrichienne de navigation. Vers midi, le feldzeugmeister Philippovic, entouré d’un brillant état-major, passa le fleuve. Auparavant il avait fait répandre parmi la population turque, qui maintenant se pressait curieuse sur le rivage, une proclamation rédigée en croate et en turc qui devait rassurer complètement les habitants sur la sécurité de leurs vies, de leurs propriétés, et — ce qui, pour les musulmans, était chose capitale — sur le respect de leurs harems. Le feldzeugmeister annonçait que les Autrichiens venaient en amis et qu’ils protégeraient les biens et le travail pacifique des habitants. Finalement, le général promettait d’exiger de ses soldats l’observation de la plus stricte discipline. Sous ce rapport, on pouvait s’en fier à la réputation et aux habitudes du général.
Le premier soin du chef de l’armée impériale fut de faire hisser au haut d’un mât le drapeau jaune et noir avec l’aigle à deux têtes. La musique d’un régiment joua l’air national de Haydn et les troupes défilèrent en portant les armes et en faisant retentir l’air de Zivios, de vivats et de hurrahs. C’est alors que les autorités et les troupes turques donnèrent signe de vie. L’avant-garde s’était déjà emparée d’un poste de huit zapthiés (gendarmes) qui furent désarmés. Alors on vit s’avancer au-devant du général deux Turcs, l’un fonctionnaire, l’autre officier d’infanterie. Le fonctionnaire tenait un large pli cacheté de rouge à la main.
Après s’être profondément inclinés devant le commandant en chef, les deux musulmans firent connaître qu’ils étaient chargés de remettre entre les mains du général une protestation du gouvernement ottoman contre l’entrée des troupes. Le général répondit qu’il exécutait les ordres de son auguste maître et qu’il ne se laisserait arrêter par aucune considération. Il refusa d’un geste de recevoir le pli cacheté, que le fonctionnaire déposa alors sur le sol, presque sous les sabots du cheval que montait Philippovic. La marche en avant continua immédiatement et l’état-major coucha à Dervent.
Pendant toute la journée et jusque bien avant dans la nuit, le passage fut continué, et, le 1er août, la plus grande partie du corps expéditionnaire était sur le territoire turc. Il importe de noter que la nouvelle du passage avait été assez froidement accueillie par les organes de l’opinion publique à Vienne et à Pesth ; les journaux, depuis l’origine du conflit, avaient embrassé avec chaleur la cause de la Turquie, et ils trouvaient peu logique que l’Autriche contribuât au démembrement de l’empire ottoman. D’autre part, ils répétaient à satiété que le cadeau fait à l’Autriche par le Congrès de Berlin entrait dans la catégorie des dons funestes semblables à ceux que repoussa jadis Artaxercès.
Tandis que le corps du général Philippovic pénétrait par la Save, le général Joanovich avait médité de s’emparer de l’Herzégovine par un coup de surprise. Pour l’exécuter, il lui fallait transporter ses troupes par mer sur différents points du littoral dalmate. De là, ses soldats devaient grimper avec toute l’agilité possible sur la cime des montagnes, passer par des défilés inaccessibles et prendre Mostar, la capitale, à revers, tandis qu’on les attendait sur la grande route et les voies ordinaires qui, à cette époque, reliaient tant bien que mal la Dalmatie et l’Herzégovine.
Pour que ce plan audacieux et qui reposait sur la connaissance la plus absolue du terrain dans les moindres détails pût réussir, il fallait l’exécuter promptement et le tenir secret. Le général Joanovich redoutait une indiscrétion, même dans les bureaux de la guerre à Vienne. Au lieu de motiver, par de longues explications, la demande de bateaux de transports qu’il adressa à son chef, il supplia le ministre d’avoir confiance en lui et de le laisser faire. Tout d’abord on fut très surpris de ses exigences, et ses allures mystérieuses parurent antiréglementaires. Mais le ministre connaissait le général Joanovich, il le savait incapable de risquer à l’aventure la vie de ses soldats et de s’engouer d’une folle entreprise ; le secret du général fut donc respecté, et le ministre mit à sa disposition les transports qu’il demandait, ainsi que les fonds nécessaires pour noliser des bateaux de commerce.
Ce résultat obtenu, le général embarqua tout son monde, des vivres et du matériel, et tandis qu’un faible détachement entrait en Herzégovine par la route ordinaire, le gros du corps d’occupation y arrivait par un chemin des plus invraisemblables, s’emparait de Mostar sans coup férir et rendait toute résistance impossible. Maintenant que le plan du général Joanovich était dévoilé par les événements, on se félicita à Vienne, au ministère, d’avoir eu confiance, et l’habile tacticien fut comblé d’éloges mérités ! Il faut avoir voyagé dans ces contrées, au milieu de ces montagnes les plus sauvages que l’on puisse imaginer, dans ces sentiers où les mules peuvent à peine poser le pied avec assurance, pour se rendre compte des difficultés que les braves gens conduits par le général Joanovich eurent à surmonter pour arriver au but. La chaleur rendait les difficultés de la marche plus sensibles. Fort heureusement qu’une inaltérable bonne humeur soutint les troupes pendant toute cette expédition, et l’on triompha sans pertes sensibles du climat et du terrain.