Pendant ce temps, l’armée du général Philippovic souffrait également du climat. A la chaleur torride des premiers jours de l’entrée en campagne succédaient à présent des pluies diluviennes ; les sentiers de communication — les routes n’existaient pas — furent submergés ; impossible de continuer la marche en avant. Le général s’arrêta à Dervent, premier bourg de quelque importance, et les troupes se reposèrent pendant quarante-huit heures. Elles en avaient grand besoin, mais il ne fallait pas trop s’attarder ; les nouvelles qui parvenaient de l’intérieur du pays étaient de moins en moins rassurantes, il fallait frapper un grand coup, il fallait surtout s’emparer de Sérajewo pour éviter un soulèvement général.
Aussi, dès le 3, le général Philippovic donna l’ordre de reprendre la marche en avant. Les troupes occupèrent sans résistance Doboy, ville assez importante pour la contrée et dont le prince Eugène prend bonne note dans le Journal où il a relaté en français les principaux épisodes de son ride. Il signale le beau castel qui domine la ville et considère comme très dangereux le défilé qui s’étend entre Doboy et Maglay. Il avait bien raison, comme le démontra la suite.
Jusqu’au 4, rien n’avait fait prévoir une résistance active des populations. On supposait bien dans l’armée qu’il faudrait enlever de vive force Sérajewo et disperser Hadji-Loja et ses bandes, mais il était permis de supposer que l’on arriverait aux portes de la capitale en simple promenade militaire ; l’attitude des habitants justifiait cet optimisme. A Dervent et à Doboy, des députations composées de musulmans s’étaient présentées au général Philippovic et l’avaient assuré de leur complète soumission ; les orateurs protestaient qu’ils étaient heureux et fiers de compter désormais parmi les sujets, et les sujets fidèles, de l’empereur François-Joseph. Le feldzeugmeister avait répondu aux protestations de dévouement en promettant de protéger la religion musulmane à l’égal des autres confessions et de garantir les droits de tous les usages sans distinction d’origine.
Tout à coup, dans la soirée du 4, le bruit se répand dans l’entourage du général et bientôt dans le camp qu’un escadron du 7e hussards, envoyé en reconnaissance, a été attiré dans un guet-apens et que plus des trois quarts de ces cavaliers ont été massacrés, non par des troupes qui leur avaient fait loyalement face, mais par des habitants qui avaient organisé une embuscade. Tandis que l’on se demande avec émotion si cette nouvelle est vraie, ou s’il s’agit seulement d’un vulgaire canard, on voit arriver des blessés portant l’uniforme du 7e hussards. D’autres cavaliers démontés, tête nue, sans mousquet ni sabre, les suivent ; ils sont tout au plus une trentaine ; le matin au départ ils étaient plus de cent. Où sont les autres ? Cherchez leurs camarades mutilés dans les rues étroites de Maglay ou dans les taillis environnants. La sinistre nouvelle était vraie, l’occupation pacifique va prendre désormais le caractère d’une guerre opiniâtre et sanglante.
Voici ce qui était arrivé. Le général en chef avait détaché cet escadron de hussards, d’abord pour reconnaître le pays et en même temps pour escorter un fourgon contenant 20,000 florins de numéraire destinés à solder des achats de fourrage. La petite troupe, arrivée à Maglay, fut fort convenablement accueillie par le syndic et les principaux habitants, qui adressèrent force salamaleks au chef et poussèrent même des hurrahs à la vue des cavaliers. Ceux-ci, sans la moindre défiance, sortirent de la ville et continuèrent leur reconnaissance sur Zepce. Ici le décor changea et les dispositions des habitants également. Une fusillade très nourrie accueillit les cavaliers, et ceux-ci, chargés de reconnaître le terrain, mais non de livrer bataille, surtout à des forces supérieures, tournèrent la ville et se replièrent sur Maglay.
Mais là aussi tout est changé. Quelques heures ont suffi pour que les rues soient barrées et hérissées de barricades. Les habitants, obéissant à quelque mot d’ordre venu de la mosquée, se sont armés, et abrités derrière les maisons, les tas de pavés et de pierres, ils attendent le retour des hussards. Dès que le veilleur placé sur le muezzin les a signalés, la fusillade éclate de tous les côtés. — Les hussards surpris hésitent. Ils ne peuvent retourner à Zepce, où les attendent des masses profondes d’ennemis ; s’ils traversent Maglay au milieu de ce feu roulant, combien des leurs vont mordre la poussière ? Ils sont littéralement pris entre deux feux. Cependant il faut prendre un parti. Les braves Magyars se lancent à bride abattue, le sabre haut, dans la ville ; mais ils sont arrêtés par les barricades d’une construction savante ; il faut faire enjamber aux chevaux, peu habitués à cet exercice, les obstacles accumulés ; mais la fusillade ne cesse pas, les coursiers s’abattent éventrés, entraînant le cavalier, atteint lui-même de plusieurs balles. Aucun moyen de se défendre, l’ennemi reste invisible, aucune chance de rendre coup pour coup, la mort pour la mort, blessure pour blessure ! Il faut songer à sortir de cet enfer. Presque tous les officiers de l’escadron furent tués ; le payeur succomba également, et la voiture fut pillée. Enfin, vers le soir, les survivants de ce guet-apens arrivèrent au camp, et rendirent compte au général en chef de ce fâcheux épisode.
Le lendemain, une vingtaine de hussards que l’on croyait perdus rallièrent le cantonnement ; ils s’étaient cachés dans les bois des environs et avaient pu rejoindre leurs camarades par des chemins de traverse en se guidant d’instinct. Au point de vue moral, l’effet du combat ou plutôt de la surprise de Maglay fut très considérable. Il y eut d’abord en Autriche même un sentiment de véritable stupeur, lorsque le public, qui s’était habitué à envisager l’occupation comme une mesure pacifique, ne devant coûter à l’Empire que des sacrifices d’argent, vit que l’on se trouvait bel et bien à la veille d’une guerre, probablement longue et coûteuse. Quant aux mahométans de Bosnie, leur audace grandit, et sur plusieurs points du territoire on signala les prédications de derviches et d’imans fanatiques, réunissant des bandes armées qui furent bientôt renforcées par la plupart des troupes régulières turques stationnées dans le pays. Les officiers n’avaient reçu aucune instruction précise, car la Turquie se complaisait dans l’attitude équivoque si chère à la diplomatie musulmane ; les chefs étaient donc libres d’interpréter cette absence d’ordres dans le sens de la résistance aux Autrichiens, en permettant à leurs troupes d’opérer leur jonction avec les « insurgés ». Ce fut sous ce nom que les combattants bosniaques furent désormais désignés.
A Novi, la petite garnison autrichienne, qui, au début de l’occupation, était entrée sans difficulté dans cette place, fut obligée de l’abandonner.
Le général Szapary, commandant la 20e division, devait suivre la Save et occuper le nord-est de la Bosnie en marchant jusqu’à Zvornik, sur les limites de la Serbie. Il éprouva une telle résistance, et les forces de l’ennemi grandirent tellement, qu’il dut d’abord se replier sur la ville de Gracanica, où il lui fut impossible de tenir. Il battit en retraite jusqu’à Doboy, ne jugeant pas prudent de s’isoler du gros de l’armée. Deux chefs très populaires, Aziz Stuper et Hadji-Kulmovich, organisaient la guerre sainte, le premier à Livno, l’autre dans l’ancienne capitale de la Bosnie, à Trawnik. En présence de ces faits, le général Philippovic décida avant tout de châtier, aussi rapidement que possible, les habitants de Maglay coupables de guet-apens.
La brigade du général Müller passa la petite rivière d’Orsora, grossie par les pluies ; les Autrichiens réussirent, grâce à un habile mouvement de flanc vigoureusement exécuté, à prendre à revers les positions des insurgés sur la Pelja Planina et à Kosna. Les Bosniaques se voyant tournés prirent la fuite, et Maglay fut occupé sans résistance. La plupart des habitants turcs, se doutant bien des représailles qui les attendaient, avaient abandonné leurs maisons, emportant le mobilier et faisant marcher devant eux leurs troupeaux. Cependant on découvrit quelques individus convaincus d’avoir pris part au guet-apens. Des pièces de monnaie provenant du fourgon qui avait été pillé et des objets appartenant aux hussards massacrés furent trouvés dans la poche de ces prisonniers. On les fusilla séance tenante.