Le lendemain, le général adressait la proclamation suivante aux habitants de Maglay :
« Habitants de Maglay,
« L’Empereur d’Autriche, mon Auguste Maître, a envoyé ses troupes en Bosnie pour y faire régner la paix et rétablir la sécurité. Dans nos intentions et dans notre attitude rien ne témoignait de l’hostilité pour vos personnes, pour votre religion, pour vos coutumes. Cependant, après avoir feint d’accueillir amicalement nos troupes, vous vous êtes livrés à un lâche attentat. D’après les lois de la guerre, vous devriez payer ce crime de vos vies et de tout ce que vous possédez. Je me borne à infliger à votre ville une contribution de guerre de 50,000 florins, qui devra être versée dans les huit jours. Si dans ce délai vous ne m’avez pas fait parvenir cette somme, je la ferai rentrer de force et vous serez chassés de vos maisons.
« Philippovic. »
Sans perdre de temps et sachant que la position devenait de plus en plus critique à Sérajewo, le feldzeugmeister donna l’ordre au général duc de Wurtemberg de se porter en avant pour marcher sur la capitale. Le duc de Wurtemberg, très aimé de ses soldats à cause de sa bravoure et de son affabilité, fit accomplir à ses hommes de véritables prodiges. Malgré les difficultés presque indescriptibles du terrain, les troupes firent des étapes de 12 à 16 heures par jour. La résistance des Bosniaques devenait de plus en plus vive. Le duc de Wurtemberg dut livrer une escarmouche à Jaïce et cette aimable cité, célèbre par ses cascades, fut enlevée d’assaut.
Deux jours plus tard, une affaire plus sérieuse eut lieu à Jepce. Le duc se heurta à une force de 10 à 12,000 hommes, dont la moitié appartenait à l’armée régulière turque. L’artillerie et les munitions ne manquaient nullement aux Bosniaques qui firent mine d’entraver la marche du général autrichien. Pour passer outre, le duc de Wurtemberg dut se battre toute la journée et rompre à la baïonnette les lignes qu’on lui opposait. La conduite des troupes autrichiennes fut des plus brillantes et la victoire décisive. Une quantité considérable de trophées et de prisonniers, parmi lesquels 400 rédifs de l’armée régulière, attestèrent ce succès qui permit au duc de Wurtemberg de continuer sa marche.
En attendant, de bonnes nouvelles parvenaient du corps d’armée chargé d’occuper l’Herzégovine. La marche audacieuse, étant donné le terrain invraisemblable, du général Joanovich, avait réussi de la façon la plus complète. Tandis que les Herzégoviens en armes étaient retranchés sur les deux routes qui conduisent de Mostar en Dalmatie, les chasseurs de l’avant-garde se montrèrent dans les environs de Mostar, en arrière des guerriers farouches de l’Herzégovine. Ceux-ci ne purent s’expliquer comment une armée avait pu passer, avec armes et bagages, par les gorges étroites des montagnes et des sentiers faits pour les chèvres. Ils étaient bien près de croire à quelque sortilège ; pourtant il fallut se rendre à l’évidence.
L’anarchie régnait à Mostar ; plusieurs hauts fonctionnaires turcs avaient été massacrés et le consul autrichien n’avait dû son salut qu’à la fuite. Il s’était retiré à Metkovich sur l’Adriatique. Quelques coups de feu furent échangés près du village de Cibulka, et, le 7 août, le général Joanovich entrait dans la capitale de ces Herzégoviens dont les sentiments belliqueux et l’amour de l’indépendance étaient de nature à inquiéter, à juste titre, le commandant du corps d’occupation.
L’opération audacieuse et si bien conduite du général Joanovich lui valut l’approbation de tous les hommes du métier et l’admiration de la foule. On lui sut gré d’avoir atteint un résultat essentiel en ménageant le sang de ses soldats et en se présentant à l’ennemi avec un prestige qui tenait du surnaturel. L’occupation de Mostar faisait faire un progrès énorme à l’occupation. La nouvelle de ce succès augmenta encore l’ardeur des troupes opérant en Bosnie et leur donna des ailes pour arriver jusqu’à Sérajewo. Le 18 août, le 49e anniversaire de la naissance de l’empereur François-Joseph approchait, et chacun dans l’armée aurait voulu envoyer à Vienne, comme cadeau, les clefs de Bosna-Seraï, le général en chef plus que tout autre. Aussi le feldzeugmeister accueillit assez mal Hafiz-Pacha, le Vali de Bosnie, qui était venu le trouver au quartier général pour l’engager à suspendre sa marche jusqu’à l’arrivée d’instructions de Constantinople.
Le général en chef, depuis le début de la campagne, était outré de la duplicité ottomane. Il s’en expliqua avec une rude franchise et fit remarquer qu’il n’avait tenu qu’au grand vizir d’envoyer les seules instructions compatibles avec le traité de Berlin, en ordonnant aux autorités civiles et militaires d’accueillir les Autrichiens en amis et de calmer les populations au lieu de les exciter à une résistance inutile. Le général fournit à Hafiz-Pacha la preuve, qu’il venait d’acquérir, que trente bataillons de rédifs s’étaient joints à ces insurgés et que cette attitude forçait l’Autriche à mobiliser un nouveau corps d’armée.
Quant à la demande de suspendre sa marche, le général en fit aussi peu de cas qu’il en avait fait de l’essai d’intervention d’un consul anglais : « Je suis au service de Sa Majesté Apostolique, répondit Philippovic et c’est d’elle seule que je puis recevoir des ordres ou des instructions. »
Sans perdre de temps, le général en chef prit ses dispositions pour arriver en vue de la capitale. Les troupes étaient divisées en trois partis ; il marchait lui-même à la tête du gros, tandis que le général Kaiffel se dirigeait avec une des ailes vers la citadelle, le général Tegetthoff s’avançait par la vieille route qui conduit directement à Zenica où l’entrevue de Philippovic avec le général turc avait eu lieu. Le 15 août, deux combats très meurtriers eurent lieu à Kanaï sur la route suivie par Tegetthoff et à Han-Belovac où le centre et la division Kaiffel eurent à vaincre une résistance désespérée des milices qui, sorties de Sérajewo, s’étaient portées au-devant des Autrichiens. Le 17, la lutte recommença, à une dizaine de kilomètres seulement de Sérajewo ; les Autrichiens partagés en trois divisions se dirigèrent sur les villages de Brissi-Bucova et de Slina. Cette dernière localité est située à l’issue d’un bois que l’artillerie dut fouiller pendant deux heures. L’acharnement des Bosniaques exigea les plus grands efforts de la part de l’armée ; les insurgés, renforcés par bon nombre de rédifs de l’armée régulière et conduits au feu par des officiers impériaux turcs, avaient l’avantage du nombre et des positions.